Constamment sourire

"C'est déjà beaucoup de demander à quelqu'un de consacrer du temps à lire tes histoires, alors j'ai ultra-conscience de la nécessité d'être brève et d'aller droit au but. Dans la vie comme dans la fiction je me méfie du sentimentalisme. Ce n'est pas un sentiment honnête. Ça ne me touche pas. C'est un sentiment factice, que les gens utilisent quand ils ne parviennent pas à comprendre quelque chose. Dans la vie on passe déjà tellement de temps à arrondir les angles pour autrui... On doit constamment sourire, bien s'entendre avec tout le monde. Alors quand je lis, je trouve ça extrêmement rafraichissant de passer du temps en compagnie de voix délestées de toute superficialité – de voix qui disent les choses comme elles sont. Pour moi cette simplicité est la façon la plus honnête de communiquer.

Rita Bullwinkelhttps://www.theparisreview.org/blog/2018/05/24/this-flesh-container-we-call-a-body-an-interview-with-rita-bullwinkel/#more-125807

Illustration : Lorde, Melodrama.

Le Baron Wenckheim rentre chez lui

László Krasznahorkai à propos de son prochain et dernier roman, "Báró Wenckheim hazatér" ("Baron Wenckheim's Homecoming" en version anglaise), à paraître en 2019 chez Cambourakis.


"Pour le personnage principal, c'est une histoire de retour à la maison, à la fin de sa vie. C'est un très vieil homme qui vit à Buenos Aires. Un très grand homme, très sensible aussi, comme Gyula Krúdy. Mais aussi très malchanceux – il commet toujours des erreurs."

"En fait ce roman est la synthèse de tous mes autres romans – on y trouve de nombreuses références à d'autres personnages, d'autres histoires. J'y fais des blagues sur le "Tango de Satan" et ainsi de suite. C'est mon meilleur roman, je pense. Et le plus drôle. Il n'est pas criblé de références à une apocalypse imminente. Parce que c'est déjà l'apocalypse. Ça a déjà commencé."

"J'ai dit mille fois que je ne voulais écrire qu'un seul livre. Je n'étais pas satisfait du premier, c'est pourquoi j'ai écrit le second. Je n'étais pas satisfait du second, donc j'ai écrit le troisième, et ainsi de suite. Maintenant, avec 'Báró Wenckheim hazatér', j'en ai terminé. Avec ce roman, je peux enfin prouver que je n'ai écrit qu'un seul livre dans ma vie. Ce livre est composé du Tango de Satan, de la Mélancolie, de Guerre & Guerre, et du Baron. C'est mon seul livre."

["Vous n'écrirez plus d'autre roman après celui-là?"]

"De roman? Non. Quand vous le lirez, vous comprendrez. 'Báró Wenckheim hazatér' ne peut qu'être le dernier." 

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Extrait de l'interview de László Krasznahorkai dans le numéro 225 de The Paris Review
Photo: Les Harmonies Werckmeister, de Béla Tarr.
Traduction : Pierre Larsen


Bien au chaud dans la glace






La Mélancolie de la résistance, de László Krasznahorkai.


"Les organismes complexes, multicellulaires, sont constitués d'un ensemble de cellules vivantes différenciées, assurant des fonctions spécialisées et opérant de manière concertée. Ces cellules dérivent en général d'une progénitrice unique et partagent le même patrimoine génétique." (*)

Bien que d'une portée infinie, l'histoire de La Mélancolie de la résistance est assez simple. Elle se déroule sur deux, peut-être trois jours. Son décor est une petite bourgade hongroise, qui, semble-t-il, peut ou doit être considérée comme un organisme vivant, composé comme tout autre de multiples cellules. Cet organisme présente la particularité d'être contaminé par le virus du chaos. Il y règne une ambiance, au choix, pré ou post apocalyptique, caractérisée par une atmosphère de déclin de la civilisation ou de fin d'époque. Pour preuve, le froid glacial, les montagnes de détritus incrustés dans le gel, les trains éternellement en retard, les arbres qui s'écroulent, les lampadaires éteints, le service public en perdition, les policiers alcooliques et les chats errants, le tout arrosé de litres de pálinka (boisson qui est au peuple hongrois ce que la vodka est au russe).

Dans cet organisme qu'est la ville, la cellule la plus déterminée, opportuniste et revancharde (ici nommée "Mme Eszter"), est la plus adaptée à la déchéance ambiante (elle se sent "bien au chaud" dans le froid glacial). Elle saisit donc l'opportunité d’intensifier le chaos – amplifié par l'irruption d'un cirque dont l'unique attraction est le gigantesque cadavre d'une baleine – pour prendre le contrôle de la ville et, sous couvert de rétablir l'ordre, instaurer son règne autoritaire. Plus précisément, le livre raconte la façon dont cette cellule s'engouffre avec délectation dans une double faille : d'un côté le chaos, de l'autre la passivité, la peur, la résignation des autres cellules de la bourgade.

Soit, on peut voir dans tout cela une allégorie sur la fin du communisme ou l'impossibilité d'une révolution ; mais on peut également y sentir des relents de Donald Trump, et d'Emmanuel Macron, et d'Adolf Hitler, et, plus généralement, de tout charognard qui, pour agir, attends le moment propice, celui où ses futures victimes sombreront dans l'état requis de faiblesse et de confusion. Une histoire qui fonctionne à la fois à la plus grande échelle (celle d'un pays ou d'une planète) et à la plus petite (celle d'un organisme en décomposition, pourquoi pas le cadavre d'une baleine), dont on pourrait sans doute tirer une équation universelle, de type "(impression de) chaos en expansion + résignation + passivité + peur + confusion + manque de culture des habitants = porte ouverte à prise de pouvoir autoritaire." C'est une histoire d'opportunisme – l'utilisation du spectacle (le cadavre de la baleine) pour attirer, hypnotiser, effrayer, détourner l'attention et finalement manipuler les foules – mais aussi, et peut-être surtout, de rêve brisé.

L'objet de ce rêve est la possibilité d'une retraite, d'un hypothétique refuge au sein d'un monde en décomposition. Car la "résistance" du titre, et donc sa "mélancolie", est probablement celle de Mr Eszter, homme cultivé et résigné, ancien compositeur ayant renoncé à la musique et au reste pour s'enfermer dans sa chambre et se couper du monde ; à moins que ce ne soit celle de Valuska, prophète idiot-savant, qui tente de communiquer son ébahissement pour le cosmos à des congénères au mieux hagards ou sourds, au pire hilares ou agressifs (il préfigure en cela le Korim de Guerre & guerre). Ces deux sensibles personnages  avancent inexorablement vers de traumatisantes épiphanies: l'acquisition d'une lucidité qui détruira le deuxième, mais encouragera le second à revenir vers la musique. Ce rêve, enfin, pourrait être celui de Mme Pflaum, mère honteuse de Valuska, combinant les "qualités" des deux autres "résistants" (retirée d'un monde qui la dégoûte et l'effraye, elle cultive la beauté dans son appartement-refuge), et dont le cadavre finira, comme celui de la baleine, exploité par le Pouvoir, qui l'exposera aux yeux de tous comme symbole futile de la résistance au chaos.

László Krasznahorkai 
La mélancolie de la résistance [Az ellenálás melankóliája] – 1989 
Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly 
Collection Du monde entier, Gallimard 
Parution française : 09-11-2006

Lointains souvenirs des flammes

Quelques chroniques récemment publiées dans le fanzine Psycho Disco.

 


Zeroville, de Steve Erickson (Actes Sud, 2010) 
Ces temps-ci quand on me demande quel genre de roman j’aime lire ou quel genre de roman j’aimerais écrire, c’est à Zeroville que je pense – un condensé de références contre-culturelles réelles et fictives, une galerie de freaks inoubliables, une écriture accessible mais exigeante, des chapitres-vignettes incisifs comme du Negative Approach, une narration dynamique et, pour ne rien gâcher, une réécriture drôle et subtile des racines du punk. Non que Zeroville appartienne à la douteuse catégorie des « romans sur le punk » – son sujet est le cinéma, plus précisément la fin de l’âge d’or d’Hollywood, quand le show-business a dévoré la magie – mais Vikar, anti-héros proto-punk au sens le plus littéral du terme, avec son autisme, son intransigeance, sa violence gratuite et son tatouage d’Elizabeth Taylor et Montgomery Clift sur le crâne, est devenu pour moi le protagoniste punk #1 de la littérature, toutes époques confondues. Un roman où s’entrecroisent les spectres de Charles Manson, X-Ray Spex et Robert De Niro période Taxi Driver pouvait-il me déplaire ? L’adaptation cinéma de et avec James Franco, qui traîne depuis quelques années, me fait autant saliver que flipper.

Les fantômes du vieux pays, de Nathan Hill (Gallimard, 2017) 
Spécialité française : affubler les bouquins et les films de titres ridicules, alors que les V.O déboîtaient. « The Nix » – titre original de ce roman, référence à une légende norvégienne centrale dans l’histoire – c’était trop difficile à traduire ? Et, euh… « Le Nix » ou juste « Nix », par exemple ? Juste des suggestions. Dans le même ordre idée, la couverture de la V.O était parfaite, tandis que celle de la V.F évoque une quelconque bouse adolescente. Bref. Cette traduction de The Nix, je l’attendais de pieds fermes, et quand elle m’est tombée dans les mains, j’en ai bouffé les 700 pages en trois jours. Sorte d’héritier de David Foster Wallace ou Thomas Pynchon, mais avec une accessibilité d’écriture qui le ramène au niveau plus terre-à-terre/ moins expérimental d’un John Irving, Nathan Hill a mis une dizaine d’années à accoucher de ce roman préfigurant l’ère Trump. On y trouve des scènes hallucinantes d’émeutes à Chicago en 1968, des geeks sous-alimentés qui overdosent aux jeux-vidéos en ligne, des réflexions acerbes et poignantes sur ce que sont devenus les anciens hippies, le tout à travers l’histoire d’un homme recherchant sa mère qui l’a abonné à l’enfance, et dont il retrouve la trace lorsqu’elle devient une star de YouTube en agressant un candidat réac’ à la présidentielle.

Cadavre Expo, de Hassan Blasim (Seuil, 2017) 
Ultra-violence & poésie de la vie quotidienne, made in Bagdad. Des nouvelles écrites au napalm par un auteur irakien qui frappe vite et fort. Un univers de western sans pitié, ensablé et décrépit, dont le shérif aurait déserté face à la brutalité de milices fondamentalistes terrifiant des habitants n’ayant pour refuges que l’imaginaire, la magie, les histoires. Car si Cadavre Expo regorge de ceintures explosives, de voitures piégées, de décapitations et autres égorgements, ces éléments sont rarement centraux : la plupart du temps ils font « juste partie du décor ». La terreur née en partie de ce constat – des événements autour desquels d’autres auraient bâti des romans entiers ne sont ici que des détails du quotidien. Les sujets de ces nouvelles ? Des djinns cachés au fond de trous temporels. Des esprits habitant les corps de leurs anciens camarades. Des cadavres exposés comme des œuvres d’art. Des fantômes de soldats rédigeant des romans d’outre-tombe. Un cul-de-jatte entraîneur de foot. Des grands frères enseignant l’assassinat à leurs cadets. Oui, la mort est omniprésente, qu’elle soit l’œuvre de ces cow-boys d’américains ou de fondamentalistes religieux. Mais dans ce monde où "Dieu n’est plus qu’un sabre tranchant les têtes et punissant les mécréants", poésie et humour résistent, s’adaptent, mutent jusqu’à prendre des formes inédites.

Ce que nous avons perdu dans le feu, de Mariana Enriquez (Editions du sous-sol, 2017) 
Dans ces nouvelles Mariana Enriquez revendique l’héritage d’Emily Brontë, Anne Rice, Stephen King, Hubert Selby Jr et Brett Easton Ellis. Comme pour les trois livres précédemment chroniqués, ce recueil donne foutrement envie de lire, foutrement envie d’écrire ; il a beau se dérouler principalement en Argentine, le monde qu’il décrit m’est plus familier que n’importe quel Amélie Nothomb ou Delphine de Vigan. La particularité de ces nouvelles, outre leur côté fun et cool au possible, c’est de mêler un univers urbain très actuel – la violence du métro, la précarité, les petits jobs, les relations interpersonnelles chaotiques – à des éléments horrifiques, fantastiques ou surnaturels. Mais l’horreur n’est jamais explicitement extérieure, c’est à dire que dans la plupart des cas, on ne saura si elle résulte des névroses et de la paranoïa des protagonistes, ou du monde réel. Comme dans Cadavre Expo, le résultat est puissant, puisqu’il ouvre la porte à d’autres interprétations du réel, d’autres façons d’envisager les événements les plus étranges du quotidien. Et puis merde, l’histoire des trois adolescentes qui traumatisent un jeune punk en lui faisant prendre du LSD vaut son pesant de cacahuètes.

Lointain souvenir de la peau, de Russel Banks (Actes Sud, 2012) 
Ce roman a sauvé mon été – à un moment où je n’arrivais plus à m’évader autrement qu’avec Friends, une camarade me l’a mis dans les mains. « Tiens, ça c’est pour toi ». La plupart du temps je me méfie de ce genre de recommandations ; là, non. Résumé par les souvent pertinents Actes Sud comme « le grand roman du nouveau désordre sexuel, à l’ère d’Internet et de la pornographie en ligne », Lointain souvenir de la peau raconte l’histoire d’un adolescent – tout juste majeur – condamné pour pédophilie, et forcé par le système judiciaire à aller vivre sous un viaduc, dans un campement de fortune où ne vivent que d’autres « criminels sexuels ». Un jour il croise la route d’un mystérieux sociologue, déterminé à le « guérir de sa pédophilie », et l’histoire est lancée. Russel Banks n’est pas exactement le genre de romancier qui doit faire ses preuves, mais l’empathie que dégage ces pages m’a bluffé, tout comme sa maîtrise, l’air de rien, en terme de structure narrative. Extrait :
« Et si nous n’identifions pas les changements qui, dans notre civilisation, attaquent nos systèmes immunitaires sociaux et éthiques – systèmes auxquels nous nous référons d’habitude en parlant de tabous – il ne faudra pas longtemps avant que nous succombions tous. Nous deviendrons tous des délinquants sexuels (…). Il est possible que, dans un sens, nous le soyons déjà. (…) Nous les rejetons, nous les traitons comme des parias, alors que nous devrions les étudier de près, les abriter et empêcher qu’on leur fasse du mal, comme si, en réalité, c’étaient des frères humains qui, inexplicablement, sont retournés à l’état de chimpanzés ou de gorilles, et qui, parce qu’ils sont génétiquement identiques à nous et partagent la même ascendance que nous, peuvent nous apprendre ce que nous risquons de devenir nous aussi si nous n’inversons ou ne modifions pas les facteurs sociaux qui, en premier lieu, les ont poussés à renoncer à un ensemble particulièrement utile de tabous sexuels. » 

Le Point Aveugle, de Javier Cercas (Actes Sud, 2016) 
Celui-là ne parlera pas à tout le monde. Disons que si vous vous posez des questions du style « Quel est le rôle de la littérature ? », « Un romancier se doit-il de livrer les réponses aux mystères qu’il pose ? », ou si vous ne pouvez vous remettre des lectures successives des Détectives Sauvages et 2666, ça devrait être votre came. Javier Cercas, dont les romans ne m’ont pour l’instant pas complètement convaincu (à part peut-être son plus court, Le Mobile), explore ici la question des mystères insolubles – ces questions auxquelles on ne peut répondre que par d’autres. Via quelques exemples récurrents (notamment Le Château et Le Procès de Kafka, Moby Dick de Melville, ou la nouvelle Wakefield de Nathaniel Hawthorne), l’auteur expose sa vision de la littérature, et conclut : « Écrire un roman consiste à plonger dans une énigme pour la rendre insoluble, non pour la déchiffrer (…). Cette énigme, c’est le point aveugle, et le meilleur que ces romans ont à dire, ils le disent à travers elle : à travers ce silence pléthorique de sens, cette cécité visionnaire, cette obscurité radiante, cette ambiguïté sans solution. Ce point aveugle, c’est ce que nous sommes. »

Le mariage du ciel et de l’enfer, de William Blake (Allia, 2017) 
Lu cinq ou six fois au cours de l’été. Je me serais passé de la photo de Johnny Depp en couverture, mais soyons honnêtes – si j’étais familier de William Blake et si j’ai acheté ce livre, c’est surtout grâce à Dead Man, le film où Jim Jarmusch lui rend un hommage appuyé. Du reste je me sens idiot, à chroniquer ce livre. Non que je n’ai pas envie de le recommander – de tous les bouquins évoqués ici, c’est le plus universel – mais parce que je ne sais comment lui rendre justice. Une série d’aphorismes poétiques, où la vérité est toujours à chercher dans l’alliance des contraires et, pour paraphraser Philip K.Dick, dans cette capacité à « soulever le voile de la réalité » et d’oser regarder ce qui se cache derrière.

Quitter la mer, de Ben Marcus (Editions du sous-sol, 2017) 
La première nouvelle de ce recueil en justifie la lecture. Un homme débarque dans un aéroport à Cleveland, Ohio. Il est accueilli par sa famille qu’il n’a pas vue depuis des années. Mais à peine arrivé, il regrette d’être venu. Au cours d’un week-end catastrophique, on passera d’une grande empathie pour lui, face à cette famille qui le méprise et le craint, à une certaine empathie pour les membres de la dite-famille, lorsque l’on commencera à comprendre leur passé, et à douter de la version de la réalité du protagoniste. Ben Marcus, également auteur du très bon roman « L’alphabet de flammes », est de ces écrivains post-modernes nord-américains qui dissèquent le présent et juste le présent. À ceux qui pensent que la littérature n’est plus adaptée à un monde où règnent images, séries-télé et films, il offre un contre-exemple : seule la littérature permets une immersion si totale dans la psyché d’autrui ; ici, à travers ce protagoniste dont la vision du monde se révèle de moins en moins fiable, on est amené à questionner notre rapport à la réalité. Mais aussi à s’en payer une bonne tranche, puisque les rapports familiaux évoqués sont aussi violents que libérateurs pour qui s’est jamais senti comme un extra-terrestre dans sa propre famille.

Demain les flammes (revue) 
Pour ce que ça vaut, je n’avais pas été aussi motivé par une revue ou un fanzine depuis les VF du Believer parues chez Inculte. Demain les flammes, c’est comme un mélange entre Heartbeat, les derniers Plus que des mots, et ces revues aux longs articles qui fleurissent en France depuis quelques années, mais en version underground, avec des gros bouts de punk dedans. Esthétiquement c’est d’une classe rare, avec des couvertures sérigraphiées et un paquet d’illustrations, et niveau contributeurs, on croise un mélange de noms issus de Maximum Rock’n’roll (Golnar Nikpour, Martin Sorrondeguy, Mimi Thi Nguyen) ou juste de la Bay Area (Erick Lyle) et de récidivistes du fanzinat ou de la « littérature punk » française (Julien Besse, Gaël Dauvillier, Nicolas Rouillé, Ivan Brun). Si la pop iranienne, les nouvelles psycho-situationnistes, les polars du IIIème Reich, les marches antinucléaires, la littérature prolétarienne ou les boutiques de Donuts servant de planques pour malfrats font partie de vos potentiels centres d’intérêts, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Ce qui est arrivé au monde

« Le monde se meurt. Peut‑être est-il déjà mort, mais des survivants l’habitent encore. Ils font des pactes sur la manière de mourir de faim, défendent leurs austères possessions, prient le long des chemins et abandonnent leurs enfants, soit pour qu’ils aient une vie meilleure, soit par épuisement. Ariadna Castellarnau connaît tellement bien ces êtres désespérés qu’il lui suffit de quelques traits de sa prose sèche, intensément belle par moments, pour en dessiner les contours : la femme sans jambe, la femme sans œil, la petite albinos, les jeunes chasseurs, le frère responsable. Ce qui est arrivé au monde n’est pas fondamental dans cette cartographie du désarroi qu’est Brûlées. Il importe bien plus de savoir quoi faire des résidus, de la crasse, de ces bûchers au cœur de la nuit, du lent abandon de la compassion et du règne de la tristesse. […] Castellarnau écrit sur la fin comme si elle la connaissait, comme un témoin qui sait, qui devine et qui blesse ; un témoin qui enrage de la mort de la lumière. »

Mariana Enríquez à propos de Brûlées, d'Ariadna Castellarnau.

Un Manifeste Transréaliste

Par Rudy Rucker

"Le transréalisme est une forme d'art révolutionnaire. Un des outils majeurs dans le contrôle de la pensée des masses est le mythe de la réalité consensuelle. Une autre face de ce mythe est la notion de « personne normale »."

Dans cet article, je voudrais défendre un style d'écriture SF que j'appelle « transréalisme ». Le transréalisme n'est pas tant un type de SF qu’un type de littérature d'avant-garde. Je pense qu’à ce stade de l’histoire, le transréalisme est la seule approche valable de la littérature.

L’auteur transréaliste écrit sur les perceptions immédiates d'une manière fantastique. Toute littérature qui ne concerne pas la réalité est faible et mineure. Mais le genre du réalisme pur a fait son temps. Qui a encore besoin d’histoires conventionnelles ? Les outils de la Fantasy et de la SF offrent un moyen d'épaissir et d'intensifier la fiction réaliste. En utilisant des dispositifs fantastiques, il est possible de manipuler le sous-texte. Les outils habituels de la SF – voyages dans le temps, anti-gravité, mondes alternatifs, télépathie, etc. – sont en réalité des représentations symboliques de modes de perception archétypaux. Le voyage dans le temps représente la mémoire, le vol est l'illumination, les mondes alternatifs symbolisent la grande variété de visions individuelles du monde, et la télépathie représente la capacité de communiquer pleinement. Voilà pour l'aspect « trans ». L'aspect « réalisme », c’est le fait qu'une œuvre d'art valable doit traiter du monde tel qu'il est réellement. Le transréalisme tente de traiter non seulement la réalité immédiate, mais aussi la réalité supérieure dans laquelle la vie est ancrée.

Les personnages doivent être basés sur des personnes réelles. En général ce qui rend la fiction de genre si insipide, c'est que les personnages sont si manifestement des marionnettes créées par l'auteur. Les actions en deviennent prévisibles, et dans les dialogues, il est difficile de dire quel personnage est supposé parler. Dans la vraie vie, les gens ne disent presque jamais ce que vous voulez ou attendez d'eux. Grâce aux longues et douloureuses heures durant lesquelles vous les avez côtoyé, vous avez en tête des simulations de vos connaissances. Ces simulations vous sont imposées par le monde réel ; elles ne réagissent pas aux situations imaginaires comme vous pourriez le désirer. En laissant ces simulations guider vos personnages, vous pouvez éviter les pièges des personnages inventés de toutes pièces. Il est essentiel que les personnages soient en quelque sorte incontrôlables, comme le sont les vrais gens – car que peut-on apprendre en lisant sur des gens imaginaires ?

Hystérie culturelle

Une chronique insensée vaut-elle mieux que pas de chronique du tout ? Tentative de réponse avec le superbe Ce que nous avons perdu dans le feu, de l'écrivaine argentine Mariana Enriquez. 


Quand j’étais un jeune punk et que les 45 tours valaient trois euros pièce, je les consommais à une vitesse vertigineuse ; j’en chroniquais la plupart dans mes fanzines, mais ma façon favorite de leur déclarer ma flamme restait la liste. Plusieurs fois par semaine, je postais ainsi la "playlist" de mes achats récents sur un « forum internet » (cet ancêtre du réseau social, que l’on aurait tué plus vite si l’on avait su ce qu’il allait enfanter), et cette pratique m’apportait une joie et une exaltation qui m’inspirent aujourd’hui un mélange d’embarras et de bienveillante nostalgie, tant elle sentait à plein nez la surdose de caféine et le nerdisme décomplexé.

À l’époque, je pensais que cette pratique était l’apanage des punks ; aujourd’hui, je sais comme tout un chacun que les listes pullulent sur l’internet, qu’elles soient thématiques (« les dix meilleurs films réalisés par des nains anorexiques ») ou « temporelles » (« les soixante-treize meilleurs morceaux de ska festif de 2016 »). Don DeLillo, le gourou des romanciers paranoïaques, a sûrement raison lorsqu’il déclare que "les listes sont une forme d’hystérie culturelle"; mais elles n’en sont pas moins une façon simple et efficace de partager son enthousiasme sur un sujet donné.

Le rapport avec Ce que nous avons perdu dans la feu ? Réponse en deux temps :

David Carkeet sur les plages

Du flux constant de mauvaises nouvelles qu’est l’internet version 2017 en émerge enfin une bonne : Monsieur Toussaint Louverture annonce un nouveau roman de David Carkeet pour le printemps prochain.


Des erreurs ont été commises : c’est le titre du prochain roman mettant en scène Jeremy Cook, linguiste cynique et solitaire faisant également office, selon les besoins de l’intrigue, de détective ou de conseiller conjugal. Ses deux premières aventures, publiées chez MTL il y a quelques années, déconcertaient et réjouissaient par leur habileté à détourner les codes du polar (Le Linguiste était presque parfait, dont le titre français résume à merveille la croisée des genres) ou du roman d’enquête (Une putain de catastrophe). Je les ai lu il y a trop longtemps pour les chroniquer en détail, mais j’en conserve une impression vivace : celle de comédies loufoques et tendues, grinçantes et uniques en leur genre – des livres colorés, qui se sirotent comme un jus de fruit maison ou une bière fraîche en été. La narration à la troisième personne y coule avec le plus grand naturel ; on y tourne les pages entre suspense et bonne humeur. Contrairement à d’autres publications MTL (Vilnius Poker, Op Oloop, Enig Marcheur…), ce sont des romans faciles d’accès, qui peuvent se lire en deux-trois sessions. L’autre jour j’ai d’ailleurs eu la surprise de tomber sur une réédition poche du Linguiste, ornée d’un autocollant annonçant sa sélection pour le "prix du meilleur roman des lecteurs de Points". Voilà qui donne un brin d’espoir quant à la possibilité d’une littérature à la fois « grand-public » et de qualité ; pour un peu, on se prendrait à rêver que David Carkeet remplace Marc Levy sur les plages, mais là, je m’égare… Le but de ce billet, c’est juste de dire que j’attends Des erreurs ont été commises avec une certaine impatience... Et puis tant qu'à faire, que je croise les doigts pour publier une interview de MTL prochainement. 
Q : Dans Une putain de catastrophe, Jeremy Cook accepte de travailler pour une agence de médiation conjugale. Pourquoi votre personnage, misogyne et inapte au couple, accepte-t-il cette mission ?

R : Jeremy a accepté cette mission afin que le roman soit drôle. L'humour est basé sur l'incongruité, et le fait de présenter Jeremy comme le sauveur d'un mariage est incongru. Ma réponse ressemble à celle d'Alfred Hitchcock, quand on lui a demandé pourquoi un personnage, en difficulté dans un film, ne demande pas d’aide à la police. Hitchcock a répondu : « Il ne va pas à la police parce que la police est ennuyeuse. »

(Extrait d’un entretien avec David Carkeet)

Dans le style du napalm

Premier roman du canadien Jason Hrivnak, La Maison des Épreuves est paru en janvier aux Éditions de l’Ogre, spécialisées dans la « littérature de l’irréalité ».


La Maison des Épreuves, c’est un QCM onirique dont les réponses ne sont pas fournies ; un Livre dont Vous êtes le Héros halluciné et labyrinthique, dont le but n’est pas de trouver la sortie. Le but, c’est le chemin parcouru ; le temps passé à résoudre les énigmes menant à la prochaine porte. Ce labyrinthe, le narrateur l’a conçu à la fois comme « passe-temps » (au sens le plus terrible que puisse revêtir le terme) et comme cure à l’autodestruction de son amie d’enfance, dont le suicide constitue l’entrée du labyrinthe et le sauvetage sa sortie.

« Le but de la Maison des Épreuves consiste à infliger aux sujets les épreuves mêmes qu’ils n’ont pas la force d’âme de s’infliger eux-mêmes. »

Le roman peut se voir comme une lettre à la suicidée. Si le narrateur pouvait revenir en arrière, il poserait le manuscrit dans la pièce où elle s’est tranché les veines. Que se passerait-il alors ? La réponse pragmatique est que la jeune femme ouvrirait le livre plutôt que ses veines ; elle pénétrerait dans le labyrinthe et, avant de fumer sa dernière cigarette, devrait en résoudre les énigmes. De façon concrète, cela donnerait le temps aux secours d’arriver ; de façon abstraite, cela reviendrait pour elle à faire face aux démons qui l’assaillent depuis toujours, en reprenant le projet d’écriture à quatre mains qui avait sauvé son enfance.

« Vous scrutez le trou obscur, puis vous vous laissez tomber dedans. L’obscurité vous accepte telle une vieille maîtresse. Dans l’excitation de la chute, vous vous rappelez votre serment d’enfant, oublié depuis longtemps, comme quoi vous seriez toujours une jouisseuse, que vous chéririez par-dessus tout ce qui est pur et extrême. »

Car La Maison des Épreuves peut aussi se lire comme une histoire d’amour entre deux enfants-parias ayant entrepris un projet d’écriture commun. Un jour la vie les sépare et mets fin au projet. Privée du refuge de l’imagination, la jeune fille se lance dans une méticuleuse entreprise d’autodestruction ; sourde « aux plaisirs ordinaires », elle devient « adepte de l’excès ». Le narrateur, lui, accepte « ce cancer qu’est le célibat » ; des années plus tard, lorsqu’il apprends le décès de sa camarade, il reprends leur projet d’écriture et comprends que seul ce dernier aurait pu sauver son amie.

« L’obscurité est une chose tactile. Elle pèse sur vous comme la pression de l’eau, elle s’écoule dans vos poumons comme les vapeurs d’une lointaine étoile. »

C’est donc un roman sur le pouvoir salvateur de l’imagination, mais pas de n’importe quel genre ; une imagination qui constitue un abîme dans lequel il faut se jeter pour survivre. Chacun des paragraphes est comme le pitch d'un récit qu’auraient pu écrire Kafka ou Burroughs, un rêve mutant toujours en cauchemar. Même les rares situations réalistes y sont transpercées de dissonances sensorielles. On y croise un tapis volant imbibé de drogues hallucinogènes, un carrousel fou, des tatouages magiques, un enfant « triste et maussade » brûlant une petite fille « avec une sorte de gélatine, dans le style du napalm. » Il y a aussi des meurtres dans des bordels, des amnésies réparatrices, des sectes, des sorcières riant sous un ciel violet où brille la « constellation du Charognard. »

« Les dénouements heureux sont laids et dangereux parce qu’ils dépouillent le monde de ses miracles. Tous les enfants le comprennent. Ceux qui acceptent le confort terne des dénouements propres et heureux n’agissent ainsi que parce que les miracles sont souvent inextricablement liés à des choses horribles. »

La « maison », c’est le livre ; les « épreuves », ce sont chacun de ses paragraphes. Passée la porte d’entrée, on est d’abord désorienté par la structure de l’édifice. Mais si la forme fragmentée du roman justifie sa comparaison avec la Foire aux atrocités de J.G Ballard, la méthode que l’auteur anglais préconisait pour aborder son ouvrage (« Au lieu de commencer chaque chapitre par son début, contentez-vous d’en tourner les pages jusqu’à ce qu’un paragraphe retienne votre attention ») ne semble pas s’appliquer ici. Vers le milieu du roman, on commence à comprendre que malgré les apparences l’histoire possède une trame logique ; qu’une lecture en ordre aléatoire n’aurait sans doute pas l’effet escompté. Le livre n’en est pas moins criblé d’échos, de résonances ; lecture chronologique ou pas, on finit par revenir en arrière pour vérifier des intuitions, et cet aspect ludique transforme le lecteur, à son tour, en victime consentante du labyrinthe.

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(Roman traduit de l'anglais par Claro, auquel on souhaite force et courage dans son combat avec le gargantuesque Jérusalem d'Alan Moore)

À lire

Une interview avec Jason Hrivnak, publiée sur le blog de l’Ogre. L’auteur y évoque la conception de sa Maison des Épreuves :

1. « Je pense aujourd’hui qu’en fait cette idée était fondée sur ma peur, sur le fait que je n’avais pas envie d’affronter directement le matériau du livre, et, au final, je suis très content de l’avoir fait. »

2. « Je me suis également rendu compte qu’il existait pour moi un lien entre blocage et timidité. Un projet qui ne se développe pas de manière fluide est pour moi la preuve d’un niveau inadéquat de confrontation à moi-même. »

Les quatre fers en l’air, sans pitié

"La littérature peut tout et il faudrait reprocher aux écrivains peureux ou lâches de ne pas relever le défi qui émane du pouvoir de leur médium et des relations mentales privilégiées qu’il établit avec ses lecteurs, pour peu que ceux-ci se laissent manipuler ou persuader. La littérature de fiction te permet de piller les codes (linguistiques, culturels, moraux, sociaux, etc.) qui recréent la réalité dans les cerveaux des gens et transforment cet acte irrévérent, comme si ce n’était pas suffisant, en une fête dionysiaque et carnavalesque où tout ce qui est tenu pour sérieux et respectable est mis les quatre fers en l’air sans pitié. Et c’est, bien sûr, ce qui fait le plus de peur aux commissaires politiques culturels et à leurs fidèles serviteurs."

>>> Superbe entretien avec Juan Francisco Ferré à lire chez Le Feu Sacré.

Les débris du naufrage


Conséquence #1 de la lecture d'Homo Sampler d'Eloy Fernández Porta : une obsession légère mais tenace pour cette peinture de Todd Schorr

"Les référents et la figurine sont effectivement des éléments centraux de cette œuvre, mais l’élément le plus perturbant est son temps. À quel moment se passe ce dessin ? Quand cela se passera-t-il ? Le paysage désolé semble indiquer un avenir de film apocalyptique de série Z. Ce n’est pas seulement que le trash règne, c’est aussi que la Culture même a disparu, et qu’il ne reste que ses vestiges : les débris du naufrage."

Une sorte de divertissement

À propos de Cadavre Expo, première publication en français d'Hassan Blasim. 


« Souvent on entends dire que la vie ‘suit son cours’, ‘va son train’, ’s’écoule’, parfois qu’elle ‘nous oblige à ramper à terre’. Nos vies à nous éclataient comme des feux d’artifice et allaient s’éteindre dans les Cieux, auprès de l’Écrivain des destins, du Bombardier suprême. »

Admiré par Vollmann, élevé par la critique anglo-saxone aux rangs de Poe, Kafka, Bolaño, Borges, Welsh ou Burroughs, l’auteur irakien Hassan Blasim frappe dès les premières lignes par la noirceur et la violence de sa prose. L’univers de ses nouvelles évoque un western sans pitié, ensablé et décrépit, dont le shérif aurait déserté face à la brutalité de milices fondamentalistes terrifiant des habitants n’ayant pour refuges que l’imaginaire, la magie, les histoires.

Si les nouvelles de Cadavre Expo regorgent de ceintures explosives, de voitures piégées, de décapitations et autres égorgements, ces éléments sont rarement centraux: la plupart du temps ils font, pour ainsi dire, « juste partie du décor ». La terreur née en partie de ce constat – des événements autour desquels d’autres auraient bâti des romans entiers ne sont ici que des détails du quotidien.

Les sujets de ces nouvelles ? Des djinns cachés au fond de trous temporels. Des esprits habitant les corps de leurs anciens camarades. Des cadavres exposés comme des œuvres d’art. Des fantômes de soldats rédigeant des romans d’outre-tombe. Un cul-de-jatte entraîneur de foot. Des grands frères enseignant l’assassinat à leurs cadets. Oui, la mort est omniprésente, qu’elle soit l’œuvre de ces cow-boys d’américains ou de fondamentalistes religieux. Mais dans ce monde où « Dieu n’est plus qu’un sabre tranchant les têtes et punissant les mécréants », poésie et humour résistent, s’adaptent, mutent jusqu’à prendre des formes inédites.

Dans Mille et un couteaux, l’un des membres d’une bande de X-Men irakiens s’enlise dans un labyrinthe de littérature. « Chaque livre tournait un autre livre en dérision. Derrière chaque poème, il y avait un autre poème, un escalier qui montait et un autre qui descendait. Très souvent il m’est apparu que la connaissance était comme le jeu des couteaux, une chose absurde et insolite, une sorte de divertissement. » Dans Le chant des boucs, une radio locale organise un concours d’histoires sans thème imposé, mais où tous les participants ne veulent parler que de la guerre ; le narrateur se vante d’en détenir une capable de « pulvériser tous ses adversaires ». Dans Le dossier et la réalité, chaque réfugié a deux histoires, une pour l’administration et une autre, la vraie, qui « elle, reste au fond des cœurs, on la rumine dans le plus grand secret. »

La majorité des nouvelles se déroule en Irak. Les deux ou trois dernières, en Europe. Celles-ci nous mettent dans la peau de réfugiés aliénés, tentant de s’adapter à leur nouvelle existence, cauchemardant ou riant de leur improbable renaissance. Face aux psychologues et travailleurs sociaux, ils se remémorent la guerre en termes absurdes, à l'instar du narrateur du Messie irakien, récit tragico-grand-guignolesque qui rappelle les aventures de Tyrone Slothrop, anti-héros cartoonesque dont les érections prédisaient les lieux des bombardements dans L’Arc-en-ciel de la gravité :

« Nos péripéties aux côtés de Daniel, pendant cette guerre, semblaient tout droit sorties d’un dessin animé. Tout à coup la réalité devenait flottante, élastique, perdait toute cohérence, laissait place au délire. Comment expliquer, par exemple, qu’une simple démangeaison au niveau de ses testicules ait permis au Messie de prédire le crash d’un hélicoptère américain sur le bâtiment de l’État-major ; que trois petits éternuements l’aient alerté sur l’imminence d’un déluge de missiles tirés depuis la mer ? Nous étions des moutons dans une farce burlesque sur la guerre. »

Si de telles comparaisons aideront peut-être à convaincre le lecteur de tenter l’aventure, elles ne doivent pas masquer le fait que Cadavre expo est un livre unique. Un recueil que l’on ouvre avec l’excitation de la nouveauté, et que l’on referme en sachant avoir lu un classique moderne. On se prends alors à espérer que Mr Blasim nous livre prochainement un roman, tout en sachant que ce n’est pas une obligation : Cadavre Expo se suffit amplement à lui-même.

Paru chez Seuil en janvier 2017.

Jouons avec le cadavre du marketing littéraire (part.1)


Aujourd'hui : "S'y connaître en déglingue" selon Bibliobs.


Lu ce matin, cet article de Bibliobs à propos d'Atticus Lish, "grand prix de littérature américaine 2016", où l'auteur est décrit en ces termes :
"Fils de l'immense éditeur Gordon Lish, qui avait joué un rôle clé dans le succès de Raymond Carver, Atticus Lish s'y connaît en déglingue. Il a laissé tomber Harvard, travaillé ici et là, et s'est engagé dans les marines avant de retourner finalement à Harvard, pour se marier avec une maîtresse d'école sud-coréenne."
Deux phrases expliquant qu'un homme "s'y connaît en déglingue" car il est le fils d'un éditeur de renom, qu'il a étudié à deux reprises dans l'une des plus prestigieuses universités du monde ($50.000 l'année, selon Wikipédia), qu'il a fait l'armée de son plein gré, puis épousé une femme éduquée. À ce tarif-là, on se demande comment ce "journaliste" qualifierait un réfugié syrien traqué dans les rues de Paris, un junkie philippin illettré, une famille de Roms expulsée de son squat en hiver, ou, je ne sais pas, une ado prostituée fan de punk. Docteurs ès déglingue ? La question est posée : pourquoi faut-il que journalistes littéraires et quatrièmes de couverture s’entêtent à faire passer les auteurs pour de grands brûlés de l'existence, en dépit même de tout bon sens ? 

Rien n'indique que tout n'aille pas pour le mieux

Nouveau visionnage de Blue Velvet hier. Pas grand-chose à ajouter aux articles précédents, à part que le film frappe plus fort à chaque coup. 


Deux scènes particulièrement marquantes, pour ce qui est des "décalages discrets mais brillants"

1. Quand Jeff se fait tabasser par Frank et ses potes, de nuit, dans un décor industriel désaffecté. La scène est censé être une sorte de climax de peur pour le spectateur, qui se demande si Jeff-le-protagoniste va y passer. Or, c'est ce moment que choisit une quarantenaire blonde en jupe rose pour grimper sur le toit de la voiture et se lancer dans une danse aussi lancinante que kitsch et inquiétante.

2. Ce qui est peut-être mon détail préféré : vers le début du film, avant que les choses ne deviennent vraiment bizarres, Jeff se balade dans les rues de Lumberton, de nuit. Il croise un homme qui promène un petit chien. Sauf que l'homme et le chien sont immobiles. Des statues, pendant dix ou quinze secondes. Rien n'indique que Jeff trouve ça anormal.

Salut les bébés. Bienvenue sur Terre.

Entretien avec Philippe Beyvin des éditions Gallmeister (collection Americana) à propos de Kurt Vonnegut.


À l'heure de la publication française de Nuit Mère, suite de notre "dossier Vonnegut", débuté avec cet article et destiné à s'élargir au gré des envies. L'idée d'interviewer ses éditeurs français est née d'une impression : celle de rarement entendre parler de lui dans l'hexagone. Un sentiment confirmé, par exemple, par cette remarque sur le site de Monsieur Toussaint Louverture : "Allez en bibliothèque, cherchez Kurt Vonnegut et lisez. Faites-le, c’est tout. L’un des plus grands romanciers américains, en plus vous pourrez faire le malin en soirée, parce que personne ne le connaît."

Aux États-Unis, Vonnegut est considéré comme l’un des grands écrivains contemporains. On l’étudie à l’école. Il a vendu plus de dix millions de livres. Qu’en est-il en France ? Corrigez-moi si je me trompe, mais ici, j'ai l'impression qu'il est injustement ignoré. 

Injustement ignoré en France est sans doute un peu exagéré : la quasi-totalité de son œuvre romanesque a été publiée de son vivant (seul son dernier roman n'a pas été traduit), ainsi que nombre de ses essais. Je crois plutôt qu'en France, il n'est toujours pas connu à la hauteur de l'importance de son œuvre et de la place qu'il occupe dans le panthéon des lettres américaines.

Éditer ou rééditer Vonnegut en France, est-ce donc un pari risqué ? Les romans que vous avez publiés ont-ils trouvé leur public ? 

Quand on réédite des ouvrages, on se place dans un temps long. Éditer l'œuvre de Vonnegut aujourd'hui n'est pas un pari risqué parce que cela s'inscrit dans une démarche globale de la maison, avec la collection totem, de refaire découvrir des classiques de la littérature américaine, en complément du passage de nos propres titres dans cette collection. Pour répondre plus précisément à votre question, les livres que nous avons publiés se sont vendus autour de 3 000 exemplaires, ce qui reste très honorable même si décevant au regard de l'importance de l'œuvre de Vonnegut…

L'art de la farce

Quelques réflexions sur la narration et son enseignement, par Kurt Vonnegut. 


En plus d'être l'un des plus grands romanciers américains du vingtième siècle, Kurt Vonnegut a enseigné le creative writing pour l'Université de l'Iowa. Pour bien commencer la rentrée, nous avons traduit les quelques extraits d'interviews suivants.

Pensez-vous que l’art de la narration puisse vraiment s'enseigner ?

Oui, de la même façon que le golf : un professionnel peut t’indiquer les défauts les plus flagrants de ton swing. Certains de mes élèves ont fini par publier de merveilleux livres. Gail Godwin, John Irving, Jonathan Penner, Bruce Dobler, John Casey et Jane Casey. Maintenant je ne veux plus enseigner, mais je connais bien la théorie.

Pouvez-vous formuler cette théorie en quelques mots ?

Paul Engle, le fondateur du Writers Workshop de l’Iowa, l’a déjà fait. Un jour il m’a expliqué que, si jamais son atelier obtenait un bâtiment, la devise suivante serait gravée sur la porte : « Ne prenez pas tout ça trop au sérieux ».

En quoi cela aiderait-il les apprentis écrivains ?

Ça leur rappellerait qu’ils sont ici pour apprendre l’art de la farce.

De la farce ?

Bolaño est notre co-pilote

Où le maléfique Chilien croise le fer avec Orwell et Miller, les yeux ouverts dans le noir.


« Souvent, vers quatre heures du matin, je me réveillais en sursaut. J'abandonnais mon fauteuil, ramassais les assiettes sales de la table, faisais la vaisselle, nettoyais la salle à manger, la cuisine, mettais une autre couverture sur mon frère, baissais le son de la télé, me penchais à la fenêtre et regardais la rue avec ses deux rangées de voitures encore garées de chaque côté, et je ne pouvais pas croire que cette incandescence soit la nuit. Ça revenait au même de fermer les yeux ou de les garder ouverts. » (Un petit roman lumpen)

Même si à terme, bien sûr, il nous faudra rouler seuls, nous qui chassons sans faim, tels des coyotes aux basques d’un bib-bip, dans ce désert où les carcasses ne manquent pourtant pas... Enfants, sur le siège arrière, nous rêvions des mondes cachés dans les forêts des bords de route ; adolescents, nous cherchions un ailleurs, chérissant le moindre indice de son existence, ouvrant grand les yeux pour explorer la moindre piste, la moindre porte donnant sur le moindre souterrain ; aujourd’hui, désemparés face à l’exhumation massive de ce qui était enterré, nous voilà face au vide, les arbres des bords de route sont tombés, ont laissé place à une vue dégagée, à un ciel gris, ou blanc, qu’observent victorieux ceux qui déterrent et jettent à la chaîne, les vendeurs d’arbres, vampires de la sève... A nous, tous, qui aimons jouer plus que nous aimons gagner, Bolaño peut être notre co-pilote, du moins pour un temps, dans une certaine mesure.

Roberto Bolaño : voilà l’homme capable d’écrire une nouvelle à propos d’un nécrophile, et de nous le rendre attachant, pas dans le sens où on lui
« pardonne sa faute », par charité chrétienne, mais dans celui où on le comprends, et qu’ainsi, sa faute n’en est plus vraiment une ; voilà le chilien qui a su rendre leur honneur aux putes, aux homos, aux écrivaillons oubliés, aux poètes sans poèmes, aux professeurs dépassés, voilà l’écrivain dont la découverte équivaut à découvrir un continent entier, pas un simple pays, l’homme dont les livres renferment plusieurs mondes, dont la somme des pages n’est rien en comparaison de celle de leur contenu.

L’histoire, pour moi, s’est déroulée ainsi : 

Les flingues en moins

Le hasard m'a amené vers Green Room au lendemain de Breizhskin, mais n'y voyez surtout pas un début d'obsession. 


Green Room, selon certains, c'est "une série B miraculeuse, le genre de bobines qui pullulaient dans les années 70 et 80 et se font de plus en plus rares sur nos écrans." N'étant pas un fervent cinéphile, je me garderai bien de les contredire. La raison pour laquelle on m'a conseillé ce "survival ultra-violent et constamment sous tension" (là encore, je confirme), c'est pour son utilisation d'un univers narratif punk-rock. Étant familier de ce milieu, j'ai eu plus d'une occasion de le voir malmené par le septième art, à base de crêtes, junkies et autres abrutis fans des Pistols. Ici on n'échappe pas au crêteux de service, mais surprise : il n'est que secondaire, et se voit rapidement traiter de "fashion punk". Du reste, avec humour et justesse, le film montre ce qu'est un jeune groupe punk en 2016 : une bande de nerds gentils mais grandes-gueules, sillonnant les routes pour jouer devant quelques personnes dans les pires trous paumés. On a droit au promoteur bien intentionné qui fait tout de travers, et à l'interview pour une obscure station-radio. On parle de "l'invisibilité sur les réseaux sociaux" comme marque de crédibilité underground, et la fameuse question "Si tu devais choisir un seul groupe à emmener sur une île déserte..." sert de running gag jusqu'à la dernière seconde. Alors voilà : si quelqu'un se demande ce qu'est le punk-rock au vingt-et-unième siècle, qu'il regarde Green Room. Les flingues et les bras arrachés en moins, la peinture est fidèle.

Breizhskin

Breizhskin, ou la descente aux enfers de deux jeunes skinheads, et "pas de ceux qui écoutent du reggae".


A la base j'ai ouvert ce livre pour le travail de Craoman, spécialiste de l'illustration mutante aux traits nets et épais. Ici, son attachement au détail fait suinter les personnages de stupidité, de lâcheté et de haine, voir les trois dans ses meilleurs moments. Et puis j'ai refermé l'ouvrage bluffé par ses qualités narratives : chaque dessin, chaque ligne de texte remplit son triple but de caractérisation, d'avancée de l'intrigue et de plongée dans le glauque. Si l'épilogue m'a laissé perplexe, de petites clarifications sur le site de Dav Guedin m'ont permis de mieux cerner l'intention. J'aurais tout de même préféré une fin plus tragique (que le protagoniste se fasse lyncher après sa rédemption... Ou qu'il n'évolue pas, ou empire), d'autant que la plupart des fictions sur les skins nazis se terminent sur de similaires reniements, me semble-t-il (peut-être à l'exception du grand Made In Britain?). Ce qui n'enlève rien à une histoire aussi terrifiante qu'ancrée dans le réel, prouvant si nécessaire que pour plonger dans l'horreur, nul besoin d'invoquer d'improbables dragons: il suffit d'ouvrir les yeux, et de ne pas avoir peur du noir.

Le Banc

Petite nouvelle publiée aujourd'hui chez les sympathiques déserteurs de Lundi Matin : https://lundi.am/Le-banc.

À lire en 4 minutes, chrono en main.

(Rappel aux trois-quatre éventuels nouveaux lecteurs de ce blog, qui n'auraient pas le courage de scroller plus bas : mes précédentes contributions au site sont consultables ici et .)

Jamais seul

A propos de l'écriture d'un roman, deux choses apprises ces dernières années:


1. Un livre ne s'écrit jamais seul. 
Ça semble évident, pourtant si j'en crois mes oreilles, ça ne l'est pas. Non, un livre ne s'écrira pas tout seul. Oui, la rédaction d'un roman représente une somme de travail gargantuesque, et trois fois oui, l'assiduité, la régularité et les heures de travail finiront par payer. Pas en billets, mais en compréhension plus aiguë de l'artisanat. Trop de gens passent leur temps à "penser à écrire", c'est à dire à rêvasser, alors que la seule façon d'écrire, c'est d'écrire. Être prêt à tout moment à prendre des notes, écrire des scènes-test, poser des hypothèses sur papier, les classer, les relire, les compléter, réécrire des scènes qui se transforment en chapitres. Tous les jours, 40, 50 ou 60 heures par semaine si possible. Régularité, assiduité, et surtout, écrire même les jours où l'on n'y croit pas. Surtout ceux-là, en fait.

2. On n'écrit jamais un livre seul. 
Moins évident, pourtant voilà une conviction acquise ces dernières années: tout livre est collectif. Oubliez le mythe du créateur solitaire dans sa tour d'ivoire. Faites vous aider. Lisez des guides de narration. Si vous parlez anglais, il en existe des centaines. Prenez des notes, sans arrêt. Soyez obsessionnels - dans le cadre d'un roman, on ne l'est jamais trop. Rejoignez un groupe de travail. Faites vous relire par d'autres écrivains ou apprentis écrivains. Ne prenez rien personnellement. L'histoire, ce n'est pas vous. Même les grands auteurs travaillent en étroite collaboration avec leurs éditeurs: ils attendent de ces derniers qu'ils relisent, corrigent, tronçonnent, fassent briller le texte, fassent remonter sa substance à la surface. Existe-il des exceptions? Sûrement. La légende veut que David Foster Wallace, par exemple, ait été du genre à refuser qu'on touche à la moindre de ses virgules. Pourtant même dans un cas si extrême, un livre ne s'écrit pas seul. Il s'écrit en digérant des influences, en assimilant des principes édictés par d'autres, en s'appropriant des idées, en volant, en pillant, en adaptant, et ainsi de suite. Halte au mythe du créateur. Tout livre est collectif.

Le récit volé

Récemment retrouvé dans nos archives : "Le récit volé", un essai de l'espagnol Juan Francisco Ferré consacré à la "littérature mutante".


Publiée à l'origine au Fric Frac Club, la VF de ce texte n'est plus consultable à ce jour. En attendant sa republication, son traducteur François Monti nous a permis d'en diffuser "quelques extraits significatifs". Le tri étant difficile, nous avons préféré ne pas choisir et simplement publier les quelques paragraphes d'ouverture, pour ouvrir l'appétit à ceux qui poursuivraient "l’objectif d’apprendre à vivre avec la culture excrémentielle émanant du capitalisme hyper-consumériste afin de ne pas périr ou d’être dévoré par elle". 

flash d’information. 


Alors que pour beaucoup, la littérature se retrouve acculée dans la fonction d’amuser et de divertir le consommateur trop occupé ou fatigué ; alors que la fiction, surtout le roman (bien moins l’histoire courte, les histoires qu’on se raconte, puisque le marché éditorial ne trouve pas en la nouvelle une perspective lucrative, lui réservant l’espace marginal de bouche d’égout de textes mineurs pour auteurs dont le prestige commercial se fonde sur l’exercice romanesque à succès), reste confinée à servir à l’évasion dans le temps et dans l’espace, puisque presque toute la littérature qui se vend est une littérature évasive, variante anesthésique ou stupéfiante du genre ; alors que la raison instrumentale a fini par façonner le monde à son image et à son imitation cybertélévisuelle ; alors donc en ces temps de technocratie rampante et de calculs innombrables, il ne serait pas mauvais de revendiquer cette vieille fonction de l’art littéraire, cette aspiration, à laquelle il est impossible de renoncer, de la littérature telle que nous l’avons peu à peu comprise au cours, peut-être, des deux derniers siècles, si ce n’est depuis Cervantès : celle de rendre au monde quelque chose de cette part originale d’étrangeté, d’opacité ou de complexité dont en l’a dépouillé. Et, surtout, empêcher à tout prix sa propre domestication aux mains du marché.

En définitive, montrer que quand l’écrivain écrit, ce n’est pas parce qu’il croit avoir compris mieux que d’autres les règles qui gouvernent l’ordre de ce que nous avons décidé d’appeler monde, mais bien parce que, au contraire des politiciens professionnels, des programmateurs informatiques, des publicistes agressifs et des sémiologues syndiqués, l’écrivain ne sait pas vraiment si les choses doivent ou ne doivent pas être comprises.

Encore aujourd’hui, malgré l’effort que l’appareil médiatique et culturel accomplit pour que l’écrivain écrive afin d’être célèbre, millionnaire ou seulement populaire, même si ce n’est que dans sa province ou dans son quartier, trois façons de confirmer son activité à laquelle il lui est sans aucun doute très difficile de renoncer, il est possible d’imaginer qu’un écrivain, qui a peut-être le défaut d’avoir trop lu Kafka afin de mieux se connaître, se décide à affronter, sans pourtant se prendre pour un héros civique, le sphinx antipathique et sibyllin du monde et lui parler d’égal à égal dans son dialecte hiéroglyphique, obtus et inhumain (la véritable langue du monde, par ailleurs, quoiqu’en disent certains éditeurs intéressés).

En tout cas, la littérature qui m’intéresse le plus provient d’un mouvement littéraire absolument rénovateur et toujours peu connu par ici (bien qu’il soit pratiqué avec succès par plusieurs jeunes auteurs depuis quelques années: Eloy Fernandez Porta, principalement), d’un certain enracinement dans la littérature américaine à travers diverses anthologies à succès et l’œuvre déjà abondante de certains de ses plus illustres représentants (Thomas Pynchon, Robert Coover, Don DeLillo, David Foster Wallace, Kathy Acker ou William T. Vollmann, entre autres), et dont la marque est celle de l'Avant-Pop. Avant signifie ici la nécessité de l’innovation ainsi que l’expérimentation avec la forme (il n’y a pas de nouveaux contenus sans apparition de nouvelles formes) et Pop ne signifiant pas l’unique sacralisation de son lien esthétique avec les cultures actuelles de consommation et la marchandise, mais bien soulignant simplement que la création de l’écrivain ne se concentre déjà plus dans la seule description de mondes privés ou exclusifs complètement séparés du monde de référence du lecteur, mais plutôt qu’il part de ce monde de références connues (la culture que l’on dit « de masse ») et se l’approprie pour parvenir à le convertir en quelque chose d’étrange et de méconnaissable.

Cette esthétique, ou hyper-esthétique, qui n’est pas seulement littéraire (puisqu’il nous serait possible de signaler des représentants de cette tendance contemporaine montante aussi bien dans les arts plastiques que dans le ciné ou les comics, et jusque parmi les disc-jockeys), selon ce qu’en disent certains de ses défenseurs les plus informés, poursuivrait l’objectif d’apprendre à vivre avec la culture excrémentielle émanant du capitalisme hyper-consumériste afin de ne pas périr ou d’être dévoré par elle. Une stratégie créative d’adaptation à une culture entièrement postlittéraire comme la nôtre, dans laquelle l’overdose d’informations (verbale ou visuelle) agirait telle une muse addictive (ce que montrent tellement de récits de David Foster Wallace, dont le mots-croisé verbal délirant « TriStan: J’ai cédé Sissee Nar à Ecko » ou les inextricables devinettes pop de « Octet »).

(à suivre...)

Comme les gens de la publicité

« Tout mon travail est dirigé contre ceux qui ont l’intention, par stupidité ou préméditation, de faire sauter la planète ou de la rendre inhabitable. Comme les gens de la publicité, je me soucie de la manipulation précise du mot et de l’image dans le but de créer une action, pas pour sortir boire un Coca-Cola, mais pour créer une altération dans la conscience du lecteur. » (William Burroughs)

Hier en regardant le documentaire d'Arte "Beat Generation: Kerouac Ginsberg Burroughs", confirmation de William Burroughs comme seul mec sérieux de la "Beat Generation". Bon, ça se discute peut-être (avec les nombreux lecteurs de ce blog? Hum, la semaine dernière on a eu un seul visiteur, et j'ai bien peur que ce soit l'un des nôtres...) mais la répartition des rôles sautait aux yeux : Kerouac comme figure médiatique glamour et torturée (une sorte de K.Cobain conspuant ses disciples les beatniks et radotant le fantasme de sa propre disparition en forêt), Ginsberg au marketing (mentor bienveillant, lien avec les éditeurs, création de controverses et compagnie) pendant que l'étrange créature Burroughs travaille, travaille et travaille encore, exilé à Tanger... Burroughs et sa voix de spectre, Burroughs et ses problèmes de came, Burroughs qui "écrit tellement qu'il ne pense plus au sexe", Burroughs et son Festin Nu qui n'a rien perdu de sa puissance après un demi-siècle tandis que "Sur la route" est devenu une bible pour Erasmus à la recherche d'inspiration pour le scénario du prochain navet façon Into the wild. Vers la fin du documentaire, on voit un Burroughs en pleine lecture publique : la scène est terrifiante, et en dit plus long que n'importe quel article.

Sous un gros soleil noir

A la recherche du lien secret entre Black Flag et Raymond Queneau.  


“Cette brève histoire est racontée quatre-vingt-dix-neuf fois, de quatre-vingt-dix-neuf manières différentes.” (Exercices de style, quatrième de couverture)

Les textes naissent à leur rythme. On peut toujours prendre des notes, préparer le terrain, leur dérouler le tapis rouge, mais au final, les starlettes ne pointeront le nez que quand le temps sera à leur goût. Voilà ce que je crois. Aujourd’hui est une belle journée pour écrire à propos du #9 du fanzine Scam, dont le sous-titre (Damaged – the story of Black Flag’s classic first album) se passe d’explications. Je l’ai lu il y a plus d’un an, alors il faudra se contenter des souvenirs.

Erick Lyle, anciennement Iggy Scam, est un écrivain valable. Son fanzine est un des rares exemples de publication punk “do-it-yourself” parlant de politique sans s’embourber dans des lieux communs. Scam ne s’occupe jamais, ou très rarement, de musique; ce numéro fait figure d’exception.

“Que dire de Black Flag qui n’ait pas déjà été dit?” se demande l’ex-fan du groupe, désormais muséifié. La question est légitime, tant les livres, articles, interviews, chroniques et analyses à sa gloire se sont multipliés ces dernières années. Les quatre barres noires étaient, jusque récemment, un signe de reconnaissance entre marginaux. Elle sont aujourd’hui un accessoire-chic pour citoyens de bon goût. Tant pis pour les croyants – le vingt-et-unième siècle, ce bébé monstrueux, s’est empressé d’avaler, digérer et recracher le cadavre de l’ex groupe-le-plus-dangereux-d’Hermosa-Beach, avec le consentement enthousiaste de ses anciens membres.

Rien de nouveau sous le soleil, donc.

Traduit dans une trentaine de langues, adapté au théâtre à de nombreuses reprises, Exercices de style est, avec Zazie dans le métro, le livre le plus acclamé de Raymond Queneau. Il y raconte une anecdote, à priori sans intérêt, de quatre-vingt-dix-neuf manières différentes: ignorante, ampoulée, exclamative, vulgaire, visuelle, auditive, fantomatique, philosophique, négative, subjective, métaphorique, etc. Le livre tend à démontrer que le sujet importe peu, voire pas du tout: le style, l’angle d’attaque, peuvent sauver n’importe quel texte de la noyade. Son succès me paraît un bon plaidoyer pour les œuvres d’auteurs racontant sensiblement la même histoire de livre en livre (Charles Bukowski, Paul Auster viennent à l’esprit), ainsi que pour ce neuvième numéro de Scam, dans lequel Erick Lyle parvient, au moins en partie, à aborder un sujet éculé de manière personnelle.

La relation de confrontation permanente entre Black Flag et son environnement, c’est à dire le Los Angeles des années 1980 et son tristement célèbre Los Angeles Police Department, a déjà été racontée: collage d’affiches acharné et illégal, graffitis, squats, concerts interrompus, émeutes… Cette histoire, Lyle se l’approprie par le biais de ses sujets de prédilection: gentrification, récupération, etc. D’abord, en déviant sur une “expérience” menée par la marque Vans durant l’été 2011: investir un vieux bâtiment dans le quartier gentrifié de Williamsburg (Brooklyn), y installer des rampes de skate, une scène, des groupes de punk (dont OFF!, le groupe de Keith Morris, ex-membre de Black Flag), et laisser faire le reste.
“L’entrée était gratuite; on ne nous mettait même pas la pression pour acheter des chaussures. On attendait juste du public qu’il soit lui-même. Même si ça rappelle étrangement le financement d’expos d’expressionnisme abstrait par la CIA dans les années 1950, j’imagine qu’il n’y a rien de mal là-dedans – sauf si l’on est dérangé par l’idée qu’un été entier à glander avec ses potes puisse n’être, en réalité, qu’une publicité géante pour une marque de chaussures. »
De là, on en vient à la rétrospective Pacific Standard Time (toujours en 2011), pendant laquelle une soixantaine de musées et galeries de Los Angeles « rendirent hommage” à l’art marginal local depuis 1945, partant du postulat que l’antagonisme de L.A envers ses artistes et outsiders était précisément ce qui avait donné du cachet à leur travail. L’une des expos, Under the Big Black Sun (d’après l’album de X), présentait nombre d’artefacts en lien avec Black Flag, dont les posters de Pettibon. Lyle y voit une tentative de la ville de s’approprier son image “noire”, popularisée par les marginaux des années 1970/80 en réaction au soleil, au strass et aux paillettes qu’elle mettait alors en avant pour se représenter. Dans le contexte actuel, celui “d’une crise économique et de guerres sans fins rappelant les années 1970”, il se demande à qui peut bien profiter cette tentative de rendre la population nostalgique d’un passé où sa propre ville se désintégrait.

Pour aller plus loin (le fanzine date d’il y a deux ans, une éternité à l’ère digitale), il est intéressant de noter que les récentes reformations de Black Flag rendent caduque toute “histoire complète” les précédant. Qu’on le veuille ou non, ces épisodes font désormais partie de l’histoire du groupe qui, au lieu de “partir sur un coup d’éclat”, a préféré réécrire sa fin et se “consumer lentement”. Le livre qui couvrira un jour cette période évoquera davantage un magazine people qu’une guérilla urbaine entre un gang de pistoleros électriques et la police de la cité des anges, mais ça, le groupe en est seul responsable. Dans tous les cas, une boucle paraît bouclée: pendant que Los Angeles s’approprie la “noirceur” du Black Flag d’antan, le Black Flag d’aujourd’hui réclame le soleil, le strass et les paillettes auxquels il n’a jamais eu droit.

(Publié à l'origine dans une revue défunte. "Quand l'art investit la ville", un livre d'Erick Lyle, a depuis été traduit en français aux éditions CMDE.)

Oh, Amy.

Non que j'accorde grand crédit aux Oscars, mais qu'Amy remporte celui du meilleur documentaire... Ah, j'imagine qu'on présente celui-ci comme un "hommage à une grande artiste qui nous a quitté trop jeune", mais ça ne présage rien de bon pour l'avenir du documentaire musical, du documentaire tout court, et de l'escalade putassière que celui-ci nous réserve. Cet oscar, et je parle en tant qu'aficionado de l'intéressée, c'est la consécration du documentaire-tabloïd, c'est à dire du documentaire à l'ére Facebook: un film racoleur, précurseur de par le non-respect de son sujet. Un film que j'ai eu honte de regarder à plusieurs reprises, tellement il me montrait des choses qui ne me regardaient pas. A base de vidéos intimes, de messages sur des répondeurs et d’une invasion de la vie privée qu'il a le culot de "dénoncer" quand il dépeint le harcèlement des paparazzis rosbifs (bien connus pour leur délicatesse), Amy est un documentaire sur une chanteuse qui, contrairement à ses prédécesseurs dans le "Club des 27" (Cobain, Joplin, Hendrix, Morrison & co), aura eu le malheur d'être une enfant du 21ème siècle... Et d'avoir, en tant que telle, eue sa vie entière filmée, enregistrée, documentée par ses amis, ses parents, quand ce n'était pas par elle-même. Pauvre Amy, et vivement le documentaire exclusif, 100%-vidéos-de-vacances, qui sortira à la mort de Pynchon, qu'on est pressé de voir en short sur la plage.

Esotériques inepties

En refermant Eat the document de Dana Spiotta, j'ai eu un peu honte de me poser cette question: qui est cette auteure, et quelle est sa légitimité?


Eat the document appartient à un genre bâtard, celui de la "fiction basée sur des faits réels". Ici le personnage central est inspiré de Katherine Ann Power, activiste nord-américaine longtemps recherchée par le FBI pour braquage de banque et meurtre d'un policier. Power a été fugitive pendant une vingtaine d'années, assumant de fausses identités jusqu'à finir par se marier, avoir un enfant... Et se rendre d'elle-même à la police après 23 ans de planque. Ici la question de l'identité est centrale, bien plus que les "crimes" commis par Power ou par son alter-égo dans le roman, Mary Whittaker, dont les changements constants de noms, prénoms, coiffures, entourages et locations constituent l'une des trames principales.

Jonglant entre les époques et les points de vue, le livre fait partie de ceux qu'on a du mal à lâcher, ce que les ricains appellent un "page-turner", du genre qui nous emmène bien après l'heure prévu de couché (pour ma part, en tous cas - lu en 24h) et qui fait que, le lendemain au boulot, on a besoin de deux fois plus de café. Je suis tenté d'en souligner uniquement les réussites et de m'arrêter là, pourtant plusieurs questions me perturbent: ai-je "aimé ce roman"? Si non, pourquoi? Et puis au fond, est-ce vraiment la question?

Comme des gamins

Quelques réflexions peu spectaculaires autour du deuxième essai du Comité Invisible, A nos amis


"Ma seule patrie, ce sont mes enfants." (Roberto Bolaño, 2003)

"Notre seule patrie: l'enfance." (Comité Invisible, 2014)

J'imagine qu'on mettra en avant les flammes, la destruction et les cocktails Molotov, "l'apologie de la violence" et les accusations de terrorisme, comme si c'était ça que ce livre racontait. Les médias feront dans le sensationnel, bon, il faut bien que les poissons nagent, mais pourtant... A lire A nos amis tranquillement, dimanche après midi au bord de la rivière, j'ai repensé à Winston Smith dans 1984: "Les meilleurs livres sont ceux qui racontent ce que l'on sait déjà." Ou alors, pour maintenir un semblant de continuité dans ce blog hautement professionnel, je pourrais vous dire que j'ai été frappé par la façon dont le monde décrit (disséqué?) dans A nos amis ressemble à celui mis en scène dans une "fiction moderne réaliste " comme, au hasard, Demande et tu recevras de Sam Lipsyte, et j'irais jusqu'à dire qu'il ressemble aussi à celui exploré dans l'intégralité de l’œuvre de Houellebecq - dans ces trois exemples (quatre avec Orwell) c'est cette même misère sociale, affective, sexuelle, matérielle (quoi que...), philosophique, cette même impuissance, cette même résignation couplée à la conviction que la fin est proche, ce même constat de déclassement, de disparition des classes moyennes, de déconnexion du réel, et ainsi de suite... Au final le monde ultra-(dé)connecté et organisé en flux que dissèque A nos amis, tout le monde le connait, et tout le monde ou presque s'accorde pour le dire - il est invivable, il rend la respiration difficile quand il ne nous étouffe pas franchement. Et si tout ça sonne comme un lieu commun, il faut se demander qu'en tirer sur nous-mêmes: quelle genre de créature se laisse étrangler sans essayer de repousser (puis, éventuellement, d'étrangler en retour) son agresseur?

Tant que le soleil se lèvera

Aujourd'hui le sympathique site d'informations Lundi Matin a publié une de mes non moins sympathiques nouvelles. Elle s'appelle FDX467, et vous pouvez la lire en cliquant ici. Ça devrait vous prendre quelque chose comme 20 minutes, soit une bonne occasion de débrancher le téléphone et de mettre le panneau "De retour dans 5 minutes" sur la porte du bureau.

L’Arc-en-ciel de la gravité, d’une édition à l’autre

Loin de moi l'idée de polémiquer pour polémiquer, mais quand même, c'était mieux avant.


« Il n’y a qu’à regarder les formes de l’expression capitaliste. La pornographie : pornographie de l’amour, de l’érotisme, de l’amour chrétien, le petit-garçon-et-son-toutou, la pornographie des couchers de soleil, du meurtre et de la déduction – ahh, ce soupir quand nous découvrons le meurtrier – et tous ces romans, ces films, ces chansons qui nous bercent, qui nous mènent, plus ou moins agréablement, au Confort absolu. 
(L’Arc-en-ciel de la gravité, p.229, troisième édition)

« Dans le ciel de Gravity’s Rainbow, il y a la main de Dieu, des ballons d’observation qui dérivent, des anges qui passent, des éjaculations laiteuses, des V2 vociférants. Sur Terre, à Londres d’abord, puis à Nice (curieuse Riviera nazifiée où des officiers obsédés sexuels hantent le casino Hermann-Goering), en Hollande, puis dans l’Allemagne dévastée, on s’achemine vers l’érection ultime : celle de la fusée 00001.
Scènes de coprophagie. Multinationales de l’armement. Amoureuse Jessica. Histoire de l’extermination de l’oiseau Dodo dans les forêts d’ébéniers de l’île Maurice, au XVIIème siècle. Rencontre de la belle Katje avec la pieuvre. Paysages bleus de la Prusse… »
(Quatrième de couverture, deuxième édition – Seuil, 1988)

« Capable de prédire le lieu des bombardements qui ravagent Londres, grâce à de fulgurantes érections, Tyrone Slothrop suscite l’intérêt de tous les scientifiques alliés. Mais plutôt que de mettre sa libido au service de l’effort de guerre, celui-ci préfère parcourir l’Europe en quête de ses origines, croisant le chemin de barbouzes kirghizes, de commandants coprophages et de kamikazes comiques… »
(Quatrième de couverture, troisième édition – Points, 2010)

Ah oui, des kamikazes comiques, ha-ha-ha, on s’en marre d’avance, oui, on voit ça d’ici, les mecs se suicident, mais avec le sourire, ils pètent un gros coup dans leur avion, et puis… Oui, bon. Qu’on ne se méprenne pas : L’Arc-en-ciel de la gravité de Thomas Pynchon – sorte de rencontre entre Le Festin nu, le loup de Tex Avery, Les bidasses s’en vont en guerre, une version hardcore d’un split Sciences & Vie/ Philosophie magazine paru aux éditions de Minuit, un road-trip avec les Merry Pranksters et les catégories YouPorn sur lesquelles on n’ose pas cliquer – est un livre drôle, là n’est pas la question… La raison de cet article, pour les trois-quatre intéressés, est la différence de présentation entre la deuxième et la troisième édition française (1988 et 2010, respectivement, la version de 1975 n’étant pas en notre possession), soit la différence entre deux façons de faire, deux façons de vendre un livre et, peut-être, deux façons de voir le monde.

Sam Lipsyte est prêt pour le pire

Autour de Demande et tu recevras, dernière publication en date de Monsieur Toussaint Louverture. 


Les lecteurs les plus assidus du Believer se souviennent peut-être d'un article de 2006 intitulé Waiting for the bad thing, où deux journalistes nord-américains partaient en tournée promo avec Michel Houellebecq et attendaient désespérément que le "bad boy de la littérature française" daigne se comporter comme tel. Si ce n'est pas le cas, je conseille aux anglophones de se rattraper en cliquant ici, et aux autres de croiser les doigts pour une traduction. Que ce soit devant un film ou un livre, je ne suis pas une personne qui rit souvent à voix haute, mais c'est pourtant arrivé à plusieurs reprises en lisant cet article - ça doit vouloir dire quelque chose, non?

Le "pitch", si l'on peut dire, est que l'auteur attend désespérément d'un Houellebecq stoïque, constamment endormi mais se comportant comme un parfait gentleman, qu'il fasse quelque chose de mal - qu'il pisse sur le Coran, qu'il ordonne à des prostituées transexuelles de le fister ou aux journalistes de le sucer, n'importe quoi fera l'affaire. L'auteur parvient à rendre le road-trip hilarant, mais pas au dépens de son sujet, duquel il se déclare d'ailleurs "fan". C'est dans le rendu des discussions, dans cette rencontre entre l'enthousiasme de l'américain et le flegme las du français, dans l'impossibilité de faire monter la pression, dans la critique du sensationnalisme en filigrane, le décalage entre l'image et le réel... Dans des tentatives de discussions tombant à l'eau en deux phrases... Dans des passages tels que:

"Je lui demande s'il a déjà testé la méditation et il me réponds que non, pas vraiment. Je lui parle alors de ces moines que j'ai vu à la télé, qui peuvent faire monter ou descendre leur température corporelle par la force de leur volonté.
- Autant enfiler un manteau, dit-il."

Ok, difficile d'expliquer pourquoi une chose est drôle, mais en contexte c'est à se pisser dessus, et c'est donc avec joie que j'ai fait le rapprochement entre l'auteur de cet article, Sam Lipsyte, et la nouvelle publication des éditions Monsieur Toussaint Louverture: The Ask, alias Demande, et tu recevras, alias le roman qu'il vous faut si la vie vous dégoûte, si vous venez de perdre votre travail (ou si comme moi vous êtes nostalgique du chômage), si votre partenaire vous a quittée pour un graphiste métrosexuel ou si, je ne sais pas... Vous venez de lire Soumission et avez besoin de quelque chose pour vous convaincre qu'ouvrir un livre ne sert pas uniquement à se sentir plus mal en le refermant. Parce que si le narrateur Milo Burke a en commun avec ceux de Houellebecq le statut d'homme blanc cynique et tombant sans fin dans le puits néo-libéral et individualiste de ce début de 21ème siècle, le traitement qui lui est infligé en est une sorte d'antithèse, que l'on peut résumer par cette simple formule de quatrième de couverture: les aventures de Milo sont "pathétiquement drôles".

Milo, c'est un mec qui pique dans l'assiette de son pote milliardaire quand il s'absente aux WC, un mec que son gamin de quatre ans traite de pédale, un mec qui préfère se branler devant Youporn plutôt que de toucher sa femme - un mec entier, qui jette sur son monde un regard tellement lucide que lui-même ne le supporte plus. Pourtant Milo Burke, contrairement à ce qu'on peut lire à droite à gauche, n'est pas exactement un "oublié" ou un "laissé-pour-compte". Déjà parce que si c'était le cas, que seraient alors les Roms, les SDF ou les handicapés mentaux? Mais surtout parce que Milo, en 2015, fait plus figure de règle que d'exception, et que des trentenaires/ quarantenaire blancs/ cyniques/ en instance de divorce/ perdus/ ayant enterrés leurs rêves de jeunesse/ jaloux du quasi-proverbial pote-qui-a-réussi-en-créant-une-start-up/ habitant dans des quartiers qu'ils ont participé à gentrifier tout en se plaignant de cette gentrification/ etc, on en trouve aujourd'hui treize à la douzaine, et si le livre se passe à New York, il aurait aussi pu se dérouler à Paris, Londres, Melbourne ou Barcelone. C'est un Roman Américain, d'accord, mais c'est aussi et surtout le blues de l'occident, un blues générationnel que Lipsyte résume ainsi:

"Nous étions tous des résidus d'on ne sait quoi, flottant dans un néant sans signification, et écartelés entre deux mondes en perdition: d'un côté, l'effondrement de l'Union Soviétique et la fin de l'analogique, de l'autre, l’avènement du marketing viral et du porno en ligne."

Comme toujours avec Monsieur Toussaint Louverture, l'ouvrage est très beau (les couvertures cartonnées, c'est la collection "Classe moyenne ricaine à la dérive", non?), superbement traduit, les dialogues sont incisifs, nombreux, et donnent à tout le roman un rythme irrésistible. Je l'ai lu en deux jours, mais sans mon putain de travail, ça aurait été l'affaire d'un. Et pour ce qui est de l'intrigue, vous la trouverez résumée ici et là en deux clics - sachez juste que c'est aussi drôle que noir, que ce n'est ni un thriller ni un polar, que c'est narré à la première personne dans une langue parfois ordurière comme un épisode de South Park... Et que l'intrigue, au fond, importe moins que ça: c'est l'histoire d'un homme qui se regarde tomber et qui, ce faisant, reste bel et bien vivant.