Enfin! Un peu de silence, avec Monsieur Toussaint Louverture

En 2015, Mauvaise Chimie sollicitait l'éditeur cenonnais Monsieur Toussaint Louverture pour qu'il réponde à quelques questions. En 2017, après diverses relances et autres menaces d’exécutions de lapins, nous parvenait cette réponse enthousiaste : "J'ai commencé à répondre, mais vos questions sont vraiment intéressantes et je n'aimerai pas bâcler mes réponses. Chacune pourrait faire l'objet d'une longue conversation !"


Nous sommes aujourd'hui fin 2018, et force est de constater qu'en dehors des spams de Pôle-Emploi, notre boîte mail reste vide. Qu'est-il arrivé à la "longue conversation" tant attendue?

On pourrait supposer que l'éditeur a, tout simplement, été trop occupé pour répondre. Après tout il n'a pas chômé durant ces trois années, entre bandes-dessinées transréalistes, tragédies dans les bas-fonds de l'humanité, odyssées lapinesques, et autres rééditions poche de son catalogue.

Mais non. Après moult réflexions, la vérité nous est apparue : le silence de MTL, loin d'être un manque, constitue sa réponse à nos questions. A l'instar des "écrivains du refus", théorisés par Enrique Vila-Matas dans Bartleby & compagnie, Monsieur Toussaint Louverture a choisi de ne pas rajouter d'interférence au bruit de fond permanent que constitue le paysage néo-médiatique actuel.

Autrement dit : en s'abstenant de répondre, l'éditeur a choisi de privilégier le fond sur le forme. À l'heure où personne ne manque la moindre occasion de partager son point de vue, cet acte constitue peut-être l'une des dernières subversions possibles. Se taire pour ne pas collaborer ; le silence comme protestation. C'est fort de cet enseignement que nous vous livrons, enfin, le résultat de cette interview.

1. Une rumeur veut que MTL ait été monté, à l'origine, pour publier Infinite Jest. Vrai ou faux? Quels autres "Saint Graals littéraires" espériez-vous publier à vos débuts? Quels livres espérez-vous encore aujourd'hui publier/ traduire/ rééditer, sans pour autant être sûr d'y parvenir un jour? 


2. Les Éditions McSweeney's sont une influence majeure, non? De quelles autres maisons, étrangères ou françaises, actuelles ou défuntes, vous sentez-vous le plus proche?


3. Chez MTL, pas de collections officielles. On observe cependant deux tendances: d'un côté les livres "Classe moyenne ricaine à la dérive" avec des narrateurs losers ou râleurs (Tesich, Exley, Lispyte, Lennon, Carkeet, Ames, Evison), d'un autre les plus "expérimentaux" (Hoban, Petrosyan, Gavelis, Filloy, Kesey), souvent non-américains (exception faite du dernier cité). Cette "ligne éditoriale" est-elle voulue, fixée en arrière-plan mais non-revendiquée? Quelle limites vous fixez-vous? Pourrait-il y avoir, au hasard, un roman de SF ou de fantasy chez MTL?


4. A ma connaissance, vous faites partie des éditeurs français qui apportent le plus de soin à l'esthétique de leurs ouvrages. En France on privilégie plutôt le minimalisme, comme s'il était honteux pour un livre d'avoir l'air un peu "fun". Pourquoi apporter tant d'attention au "look" de vos publications? En quoi votre démarche ou vos envies diffèrent-t-elles à ce niveau? Quand vous lui demandez d'imprimer un bouquin comme "Enig Marcheur", quelle tronche tire votre imprimeur?


5. Concernant la fameuse non-collection "Classe moyenne à la dérive", j'ai l'impression de retrouver dans chacun de ces ouvrages un "style", une "patte" MTL. Narration fluide, rapide, dynamique, à la fois stylisée et accessible... On pourrait penser que c'est dû au traducteur/ trice, pourtant à bien y regarder, ceux-ci varient selon les ouvrages. J'en conclus que c'est votre méthode de traduction, qui est responsable. Quel est votre secret? Êtes-vous plus "pointus" ou "maniaques" que la moyenne? Vous arrive-t-il d'apporter des modifications aux textes pour coller à la "patte" de la maison?


6. Pourquoi ne plus publier d'auteurs français?


7. Pourriez-vous nous révéler un scoop concernant MTL? Quelque chose qui provoque un tremblement de terre dans le monde de l'édition, et fasse que des centaines de lecteurs visitent mon blog? Ce serait sympa, parce que pour l'instant, personne ne vient par ici. 

Samizdat 2020

David Samuels à propos de la fiction au vingt-et-unième siècle, et de la prochaine génération de samizdats.


"Je pense qu’il y a aujourd’hui une très grosse pression qui pousse la fiction à servir de technologie de gouvernement ou d’instrument d’ingénierie sociale et nous avons vu qu’auparavant l’Union Soviétique l’avait utilisé pendant des décennies, via le réalisme socialiste ; l’image de l’écrivain pris dans sa datcha comme membre de l’union des écrivains était destinée à formuler une image positive de la révolution socialiste. Combien de ces écrivains lisons-nous encore désormais ? Aucun. Nous lisons les livres qui circulaient dans le samizdat, qui se passaient de la main à la main, qu’il s’agisse de Boulgakov ou de Soljenitsyne. Et j’ai utilisé plus tôt dans l’entretien le mot samizdat à dessein : je pense que nous connaîtrons une époque – c’est assez facile de le concevoir dans mon esprit à la manière de Don DeLillo – où des textes seront mis en circulation par des romanciers et des écrivains, que ces textes aient ou non la forme du roman ou la forme de la narrative non-fiction, qu’en tout cas dans ces textes s’épancheront ces idées interdites, et que le langage y sera une révolte contre la langue agréée et les représentations plébiscitées.

Ces œuvres auront du mal à se tailler une place dans le marché mais elles pourvoiront à un besoin humain fondamental qui permettra aux personnes de les utiliser pour donner sens à leur vie et pour comprendre les connexions à autrui, leur gouvernement, la société dans laquelle ils vivent et de comprendre ce qu’ils ressentent même si leurs sentiments et pensées subissent les pressions des histoires officielles. Pour moi, l’importance des écrivains, des histoires et des raconteurs est capitale. Et tout particulièrement les écrivains qui ne sont pas assujettis à l’État et qui ne se comportent pas comme se comportaient les représentants du réalisme socialiste et qui souhaitent montrer les contradictions, la douleur, l’humour et la nature transgressive de leur personnalité. Je pense que nous vivons une époque terriblement excitante pour les écrivains puisque je crois que la porte est ouverte à l’écriture plus qu’à la composition de marchandises et de performances élitistes, pour redevenir vraiment vivant. Quand on essaye de faire taire les écrivains, de les assassiner ou quoi que ce soit d’autre, ce sont les moments où vous savez que ce que vous faites est particulièrement important."

–  David Samuels, https://aoc.media/entretien/2018/09/29/david-samuels-reseaux-sociaux-ont-totalement-detruit-presse-institution/

Photo: Samizdat polonais de La ferme des animaux, https://bellacaledonia.org.uk/2012/11/05/animal-farm-samizdat/

Sauve la planète : suicide-toi

La bonne nouvelle de ce début de semaine : un documentaire sur l'Eglise de l'Euthanasie est actuellement en préparation. De quoi remettre les pendules à l'heure sur ce groupe post-Dada et ses performances qui, encore aujourd'hui, tendent à ne laisser personne indifférent.

Hippies violents

A lire chez Lundi Matin, un entretien avec Ben Morea, du groupe révolutionaire « Up Against The Wall, Motherfuckers » alias "The Motherfuckers". Au programme, LSD, dada, situs, Allen Ginsberg, Valerie Solanas, les Diggers, les Weathermen, Ken Kesey, Andy Warhol, les Jefferson Airplanes et plus encore.

Constamment sourire

"C'est déjà beaucoup de demander à quelqu'un de consacrer du temps à lire tes histoires, alors j'ai ultra-conscience de la nécessité d'être brève et d'aller droit au but. Dans la vie comme dans la fiction je me méfie du sentimentalisme. Ce n'est pas un sentiment honnête. Ça ne me touche pas. C'est un sentiment factice, que les gens utilisent quand ils ne parviennent pas à comprendre quelque chose. Dans la vie on passe déjà tellement de temps à arrondir les angles pour autrui... On doit constamment sourire, bien s'entendre avec tout le monde. Alors quand je lis, je trouve ça extrêmement rafraichissant de passer du temps en compagnie de voix délestées de toute superficialité – de voix qui disent les choses comme elles sont. Pour moi cette simplicité est la façon la plus honnête de communiquer.

Rita Bullwinkelhttps://www.theparisreview.org/blog/2018/05/24/this-flesh-container-we-call-a-body-an-interview-with-rita-bullwinkel/#more-125807

Illustration : Lorde, Melodrama.

Le Baron Wenckheim rentre chez lui

László Krasznahorkai à propos de son prochain et dernier roman, "Báró Wenckheim hazatér" ("Baron Wenckheim's Homecoming" en version anglaise), à paraître en 2019 chez Cambourakis.


"Pour le personnage principal, c'est une histoire de retour à la maison, à la fin de sa vie. C'est un très vieil homme qui vit à Buenos Aires. Un très grand homme, très sensible aussi, comme Gyula Krúdy. Mais aussi très malchanceux – il commet toujours des erreurs."

"En fait ce roman est la synthèse de tous mes autres romans – on y trouve de nombreuses références à d'autres personnages, d'autres histoires. J'y fais des blagues sur le "Tango de Satan" et ainsi de suite. C'est mon meilleur roman, je pense. Et le plus drôle. Il n'est pas criblé de références à une apocalypse imminente. Parce que c'est déjà l'apocalypse. Ça a déjà commencé."

"J'ai dit mille fois que je ne voulais écrire qu'un seul livre. Je n'étais pas satisfait du premier, c'est pourquoi j'ai écrit le second. Je n'étais pas satisfait du second, donc j'ai écrit le troisième, et ainsi de suite. Maintenant, avec 'Báró Wenckheim hazatér', j'en ai terminé. Avec ce roman, je peux enfin prouver que je n'ai écrit qu'un seul livre dans ma vie. Ce livre est composé du Tango de Satan, de la Mélancolie, de Guerre & Guerre, et du Baron. C'est mon seul livre."

["Vous n'écrirez plus d'autre roman après celui-là?"]

"De roman? Non. Quand vous le lirez, vous comprendrez. 'Báró Wenckheim hazatér' ne peut qu'être le dernier." 

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Extrait de l'interview de László Krasznahorkai dans le numéro 225 de The Paris Review
Photo: Les Harmonies Werckmeister, de Béla Tarr.
Traduction : Pierre Larsen


Bien au chaud dans la glace






La Mélancolie de la résistance, de László Krasznahorkai.


"Les organismes complexes, multicellulaires, sont constitués d'un ensemble de cellules vivantes différenciées, assurant des fonctions spécialisées et opérant de manière concertée. Ces cellules dérivent en général d'une progénitrice unique et partagent le même patrimoine génétique." (*)

Bien que d'une portée infinie, l'histoire de La Mélancolie de la résistance est assez simple. Elle se déroule sur deux, peut-être trois jours. Son décor est une petite bourgade hongroise, qui, semble-t-il, peut ou doit être considérée comme un organisme vivant, composé comme tout autre de multiples cellules. Cet organisme présente la particularité d'être contaminé par le virus du chaos. Il y règne une ambiance, au choix, pré ou post apocalyptique, caractérisée par une atmosphère de déclin de la civilisation ou de fin d'époque. Pour preuve, le froid glacial, les montagnes de détritus incrustés dans le gel, les trains éternellement en retard, les arbres qui s'écroulent, les lampadaires éteints, le service public en perdition, les policiers alcooliques et les chats errants, le tout arrosé de litres de pálinka (boisson qui est au peuple hongrois ce que la vodka est au russe).

Dans cet organisme qu'est la ville, la cellule la plus déterminée, opportuniste et revancharde (ici nommée "Mme Eszter"), est la plus adaptée à la déchéance ambiante (elle se sent "bien au chaud" dans le froid glacial). Elle saisit donc l'opportunité d’intensifier le chaos – amplifié par l'irruption d'un cirque dont l'unique attraction est le gigantesque cadavre d'une baleine – pour prendre le contrôle de la ville et, sous couvert de rétablir l'ordre, instaurer son règne autoritaire. Plus précisément, le livre raconte la façon dont cette cellule s'engouffre avec délectation dans une double faille : d'un côté le chaos, de l'autre la passivité, la peur, la résignation des autres cellules de la bourgade.

Soit, on peut voir dans tout cela une allégorie sur la fin du communisme ou l'impossibilité d'une révolution ; mais on peut également y sentir des relents de Donald Trump, et d'Emmanuel Macron, et d'Adolf Hitler, et, plus généralement, de tout charognard qui, pour agir, attends le moment propice, celui où ses futures victimes sombreront dans l'état requis de faiblesse et de confusion. Une histoire qui fonctionne à la fois à la plus grande échelle (celle d'un pays ou d'une planète) et à la plus petite (celle d'un organisme en décomposition, pourquoi pas le cadavre d'une baleine), dont on pourrait sans doute tirer une équation universelle, de type "(impression de) chaos en expansion + résignation + passivité + peur + confusion + manque de culture des habitants = porte ouverte à prise de pouvoir autoritaire." C'est une histoire d'opportunisme – l'utilisation du spectacle (le cadavre de la baleine) pour attirer, hypnotiser, effrayer, détourner l'attention et finalement manipuler les foules – mais aussi, et peut-être surtout, de rêve brisé.

L'objet de ce rêve est la possibilité d'une retraite, d'un hypothétique refuge au sein d'un monde en décomposition. Car la "résistance" du titre, et donc sa "mélancolie", est probablement celle de Mr Eszter, homme cultivé et résigné, ancien compositeur ayant renoncé à la musique et au reste pour s'enfermer dans sa chambre et se couper du monde ; à moins que ce ne soit celle de Valuska, prophète idiot-savant, qui tente de communiquer son ébahissement pour le cosmos à des congénères au mieux hagards ou sourds, au pire hilares ou agressifs (il préfigure en cela le Korim de Guerre & guerre). Ces deux sensibles personnages  avancent inexorablement vers de traumatisantes épiphanies: l'acquisition d'une lucidité qui détruira le deuxième, mais encouragera le second à revenir vers la musique. Ce rêve, enfin, pourrait être celui de Mme Pflaum, mère honteuse de Valuska, combinant les "qualités" des deux autres "résistants" (retirée d'un monde qui la dégoûte et l'effraye, elle cultive la beauté dans son appartement-refuge), et dont le cadavre finira, comme celui de la baleine, exploité par le Pouvoir, qui l'exposera aux yeux de tous comme symbole futile de la résistance au chaos.

László Krasznahorkai 
La mélancolie de la résistance [Az ellenálás melankóliája] – 1989 
Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly 
Collection Du monde entier, Gallimard 
Parution française : 09-11-2006

Lointains souvenirs des flammes

Quelques chroniques récemment publiées dans le fanzine Psycho Disco.

 


Zeroville, de Steve Erickson (Actes Sud, 2010) 
Ces temps-ci quand on me demande quel genre de roman j’aime lire ou quel genre de roman j’aimerais écrire, c’est à Zeroville que je pense – un condensé de références contre-culturelles réelles et fictives, une galerie de freaks inoubliables, une écriture accessible mais exigeante, des chapitres-vignettes incisifs comme du Negative Approach, une narration dynamique et, pour ne rien gâcher, une réécriture drôle et subtile des racines du punk. Non que Zeroville appartienne à la douteuse catégorie des « romans sur le punk » – son sujet est le cinéma, plus précisément la fin de l’âge d’or d’Hollywood, quand le show-business a dévoré la magie – mais Vikar, anti-héros proto-punk au sens le plus littéral du terme, avec son autisme, son intransigeance, sa violence gratuite et son tatouage d’Elizabeth Taylor et Montgomery Clift sur le crâne, est devenu pour moi le protagoniste punk #1 de la littérature, toutes époques confondues. Un roman où s’entrecroisent les spectres de Charles Manson, X-Ray Spex et Robert De Niro période Taxi Driver pouvait-il me déplaire ? L’adaptation cinéma de et avec James Franco, qui traîne depuis quelques années, me fait autant saliver que flipper.

Les fantômes du vieux pays, de Nathan Hill (Gallimard, 2017) 
Spécialité française : affubler les bouquins et les films de titres ridicules, alors que les V.O déboîtaient. « The Nix » – titre original de ce roman, référence à une légende norvégienne centrale dans l’histoire – c’était trop difficile à traduire ? Et, euh… « Le Nix » ou juste « Nix », par exemple ? Juste des suggestions. Dans le même ordre idée, la couverture de la V.O était parfaite, tandis que celle de la V.F évoque une quelconque bouse adolescente. Bref. Cette traduction de The Nix, je l’attendais de pieds fermes, et quand elle m’est tombée dans les mains, j’en ai bouffé les 700 pages en trois jours. Sorte d’héritier de David Foster Wallace ou Thomas Pynchon, mais avec une accessibilité d’écriture qui le ramène au niveau plus terre-à-terre/ moins expérimental d’un John Irving, Nathan Hill a mis une dizaine d’années à accoucher de ce roman préfigurant l’ère Trump. On y trouve des scènes hallucinantes d’émeutes à Chicago en 1968, des geeks sous-alimentés qui overdosent aux jeux-vidéos en ligne, des réflexions acerbes et poignantes sur ce que sont devenus les anciens hippies, le tout à travers l’histoire d’un homme recherchant sa mère qui l’a abonné à l’enfance, et dont il retrouve la trace lorsqu’elle devient une star de YouTube en agressant un candidat réac’ à la présidentielle.

Cadavre Expo, de Hassan Blasim (Seuil, 2017) 
Ultra-violence & poésie de la vie quotidienne, made in Bagdad. Des nouvelles écrites au napalm par un auteur irakien qui frappe vite et fort. Un univers de western sans pitié, ensablé et décrépit, dont le shérif aurait déserté face à la brutalité de milices fondamentalistes terrifiant des habitants n’ayant pour refuges que l’imaginaire, la magie, les histoires. Car si Cadavre Expo regorge de ceintures explosives, de voitures piégées, de décapitations et autres égorgements, ces éléments sont rarement centraux : la plupart du temps ils font « juste partie du décor ». La terreur née en partie de ce constat – des événements autour desquels d’autres auraient bâti des romans entiers ne sont ici que des détails du quotidien. Les sujets de ces nouvelles ? Des djinns cachés au fond de trous temporels. Des esprits habitant les corps de leurs anciens camarades. Des cadavres exposés comme des œuvres d’art. Des fantômes de soldats rédigeant des romans d’outre-tombe. Un cul-de-jatte entraîneur de foot. Des grands frères enseignant l’assassinat à leurs cadets. Oui, la mort est omniprésente, qu’elle soit l’œuvre de ces cow-boys d’américains ou de fondamentalistes religieux. Mais dans ce monde où "Dieu n’est plus qu’un sabre tranchant les têtes et punissant les mécréants", poésie et humour résistent, s’adaptent, mutent jusqu’à prendre des formes inédites.

Ce que nous avons perdu dans le feu, de Mariana Enriquez (Editions du sous-sol, 2017) 
Dans ces nouvelles Mariana Enriquez revendique l’héritage d’Emily Brontë, Anne Rice, Stephen King, Hubert Selby Jr et Brett Easton Ellis. Comme pour les trois livres précédemment chroniqués, ce recueil donne foutrement envie de lire, foutrement envie d’écrire ; il a beau se dérouler principalement en Argentine, le monde qu’il décrit m’est plus familier que n’importe quel Amélie Nothomb ou Delphine de Vigan. La particularité de ces nouvelles, outre leur côté fun et cool au possible, c’est de mêler un univers urbain très actuel – la violence du métro, la précarité, les petits jobs, les relations interpersonnelles chaotiques – à des éléments horrifiques, fantastiques ou surnaturels. Mais l’horreur n’est jamais explicitement extérieure, c’est à dire que dans la plupart des cas, on ne saura si elle résulte des névroses et de la paranoïa des protagonistes, ou du monde réel. Comme dans Cadavre Expo, le résultat est puissant, puisqu’il ouvre la porte à d’autres interprétations du réel, d’autres façons d’envisager les événements les plus étranges du quotidien. Et puis merde, l’histoire des trois adolescentes qui traumatisent un jeune punk en lui faisant prendre du LSD vaut son pesant de cacahuètes.

Lointain souvenir de la peau, de Russel Banks (Actes Sud, 2012) 
Ce roman a sauvé mon été – à un moment où je n’arrivais plus à m’évader autrement qu’avec Friends, une camarade me l’a mis dans les mains. « Tiens, ça c’est pour toi ». La plupart du temps je me méfie de ce genre de recommandations ; là, non. Résumé par les souvent pertinents Actes Sud comme « le grand roman du nouveau désordre sexuel, à l’ère d’Internet et de la pornographie en ligne », Lointain souvenir de la peau raconte l’histoire d’un adolescent – tout juste majeur – condamné pour pédophilie, et forcé par le système judiciaire à aller vivre sous un viaduc, dans un campement de fortune où ne vivent que d’autres « criminels sexuels ». Un jour il croise la route d’un mystérieux sociologue, déterminé à le « guérir de sa pédophilie », et l’histoire est lancée. Russel Banks n’est pas exactement le genre de romancier qui doit faire ses preuves, mais l’empathie que dégage ces pages m’a bluffé, tout comme sa maîtrise, l’air de rien, en terme de structure narrative. Extrait :
« Et si nous n’identifions pas les changements qui, dans notre civilisation, attaquent nos systèmes immunitaires sociaux et éthiques – systèmes auxquels nous nous référons d’habitude en parlant de tabous – il ne faudra pas longtemps avant que nous succombions tous. Nous deviendrons tous des délinquants sexuels (…). Il est possible que, dans un sens, nous le soyons déjà. (…) Nous les rejetons, nous les traitons comme des parias, alors que nous devrions les étudier de près, les abriter et empêcher qu’on leur fasse du mal, comme si, en réalité, c’étaient des frères humains qui, inexplicablement, sont retournés à l’état de chimpanzés ou de gorilles, et qui, parce qu’ils sont génétiquement identiques à nous et partagent la même ascendance que nous, peuvent nous apprendre ce que nous risquons de devenir nous aussi si nous n’inversons ou ne modifions pas les facteurs sociaux qui, en premier lieu, les ont poussés à renoncer à un ensemble particulièrement utile de tabous sexuels. » 

Le Point Aveugle, de Javier Cercas (Actes Sud, 2016) 
Celui-là ne parlera pas à tout le monde. Disons que si vous vous posez des questions du style « Quel est le rôle de la littérature ? », « Un romancier se doit-il de livrer les réponses aux mystères qu’il pose ? », ou si vous ne pouvez vous remettre des lectures successives des Détectives Sauvages et 2666, ça devrait être votre came. Javier Cercas, dont les romans ne m’ont pour l’instant pas complètement convaincu (à part peut-être son plus court, Le Mobile), explore ici la question des mystères insolubles – ces questions auxquelles on ne peut répondre que par d’autres. Via quelques exemples récurrents (notamment Le Château et Le Procès de Kafka, Moby Dick de Melville, ou la nouvelle Wakefield de Nathaniel Hawthorne), l’auteur expose sa vision de la littérature, et conclut : « Écrire un roman consiste à plonger dans une énigme pour la rendre insoluble, non pour la déchiffrer (…). Cette énigme, c’est le point aveugle, et le meilleur que ces romans ont à dire, ils le disent à travers elle : à travers ce silence pléthorique de sens, cette cécité visionnaire, cette obscurité radiante, cette ambiguïté sans solution. Ce point aveugle, c’est ce que nous sommes. »

Le mariage du ciel et de l’enfer, de William Blake (Allia, 2017) 
Lu cinq ou six fois au cours de l’été. Je me serais passé de la photo de Johnny Depp en couverture, mais soyons honnêtes – si j’étais familier de William Blake et si j’ai acheté ce livre, c’est surtout grâce à Dead Man, le film où Jim Jarmusch lui rend un hommage appuyé. Du reste je me sens idiot, à chroniquer ce livre. Non que je n’ai pas envie de le recommander – de tous les bouquins évoqués ici, c’est le plus universel – mais parce que je ne sais comment lui rendre justice. Une série d’aphorismes poétiques, où la vérité est toujours à chercher dans l’alliance des contraires et, pour paraphraser Philip K.Dick, dans cette capacité à « soulever le voile de la réalité » et d’oser regarder ce qui se cache derrière.

Quitter la mer, de Ben Marcus (Editions du sous-sol, 2017) 
La première nouvelle de ce recueil en justifie la lecture. Un homme débarque dans un aéroport à Cleveland, Ohio. Il est accueilli par sa famille qu’il n’a pas vue depuis des années. Mais à peine arrivé, il regrette d’être venu. Au cours d’un week-end catastrophique, on passera d’une grande empathie pour lui, face à cette famille qui le méprise et le craint, à une certaine empathie pour les membres de la dite-famille, lorsque l’on commencera à comprendre leur passé, et à douter de la version de la réalité du protagoniste. Ben Marcus, également auteur du très bon roman « L’alphabet de flammes », est de ces écrivains post-modernes nord-américains qui dissèquent le présent et juste le présent. À ceux qui pensent que la littérature n’est plus adaptée à un monde où règnent images, séries-télé et films, il offre un contre-exemple : seule la littérature permets une immersion si totale dans la psyché d’autrui ; ici, à travers ce protagoniste dont la vision du monde se révèle de moins en moins fiable, on est amené à questionner notre rapport à la réalité. Mais aussi à s’en payer une bonne tranche, puisque les rapports familiaux évoqués sont aussi violents que libérateurs pour qui s’est jamais senti comme un extra-terrestre dans sa propre famille.

Demain les flammes (revue) 
Pour ce que ça vaut, je n’avais pas été aussi motivé par une revue ou un fanzine depuis les VF du Believer parues chez Inculte. Demain les flammes, c’est comme un mélange entre Heartbeat, les derniers Plus que des mots, et ces revues aux longs articles qui fleurissent en France depuis quelques années, mais en version underground, avec des gros bouts de punk dedans. Esthétiquement c’est d’une classe rare, avec des couvertures sérigraphiées et un paquet d’illustrations, et niveau contributeurs, on croise un mélange de noms issus de Maximum Rock’n’roll (Golnar Nikpour, Martin Sorrondeguy, Mimi Thi Nguyen) ou juste de la Bay Area (Erick Lyle) et de récidivistes du fanzinat ou de la « littérature punk » française (Julien Besse, Gaël Dauvillier, Nicolas Rouillé, Ivan Brun). Si la pop iranienne, les nouvelles psycho-situationnistes, les polars du IIIème Reich, les marches antinucléaires, la littérature prolétarienne ou les boutiques de Donuts servant de planques pour malfrats font partie de vos potentiels centres d’intérêts, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Ce qui est arrivé au monde

« Le monde se meurt. Peut‑être est-il déjà mort, mais des survivants l’habitent encore. Ils font des pactes sur la manière de mourir de faim, défendent leurs austères possessions, prient le long des chemins et abandonnent leurs enfants, soit pour qu’ils aient une vie meilleure, soit par épuisement. Ariadna Castellarnau connaît tellement bien ces êtres désespérés qu’il lui suffit de quelques traits de sa prose sèche, intensément belle par moments, pour en dessiner les contours : la femme sans jambe, la femme sans œil, la petite albinos, les jeunes chasseurs, le frère responsable. Ce qui est arrivé au monde n’est pas fondamental dans cette cartographie du désarroi qu’est Brûlées. Il importe bien plus de savoir quoi faire des résidus, de la crasse, de ces bûchers au cœur de la nuit, du lent abandon de la compassion et du règne de la tristesse. […] Castellarnau écrit sur la fin comme si elle la connaissait, comme un témoin qui sait, qui devine et qui blesse ; un témoin qui enrage de la mort de la lumière. »

Mariana Enríquez à propos de Brûlées, d'Ariadna Castellarnau.

Un Manifeste Transréaliste

Par Rudy Rucker

"Le transréalisme est une forme d'art révolutionnaire. Un des outils majeurs dans le contrôle de la pensée des masses est le mythe de la réalité consensuelle. Une autre face de ce mythe est la notion de « personne normale »."

Dans cet article, je voudrais défendre un style d'écriture SF que j'appelle « transréalisme ». Le transréalisme n'est pas tant un type de SF qu’un type de littérature d'avant-garde. Je pense qu’à ce stade de l’histoire, le transréalisme est la seule approche valable de la littérature.

L’auteur transréaliste écrit sur les perceptions immédiates d'une manière fantastique. Toute littérature qui ne concerne pas la réalité est faible et mineure. Mais le genre du réalisme pur a fait son temps. Qui a encore besoin d’histoires conventionnelles ? Les outils de la Fantasy et de la SF offrent un moyen d'épaissir et d'intensifier la fiction réaliste. En utilisant des dispositifs fantastiques, il est possible de manipuler le sous-texte. Les outils habituels de la SF – voyages dans le temps, anti-gravité, mondes alternatifs, télépathie, etc. – sont en réalité des représentations symboliques de modes de perception archétypaux. Le voyage dans le temps représente la mémoire, le vol est l'illumination, les mondes alternatifs symbolisent la grande variété de visions individuelles du monde, et la télépathie représente la capacité de communiquer pleinement. Voilà pour l'aspect « trans ». L'aspect « réalisme », c’est le fait qu'une œuvre d'art valable doit traiter du monde tel qu'il est réellement. Le transréalisme tente de traiter non seulement la réalité immédiate, mais aussi la réalité supérieure dans laquelle la vie est ancrée.

Les personnages doivent être basés sur des personnes réelles. En général ce qui rend la fiction de genre si insipide, c'est que les personnages sont si manifestement des marionnettes créées par l'auteur. Les actions en deviennent prévisibles, et dans les dialogues, il est difficile de dire quel personnage est supposé parler. Dans la vraie vie, les gens ne disent presque jamais ce que vous voulez ou attendez d'eux. Grâce aux longues et douloureuses heures durant lesquelles vous les avez côtoyé, vous avez en tête des simulations de vos connaissances. Ces simulations vous sont imposées par le monde réel ; elles ne réagissent pas aux situations imaginaires comme vous pourriez le désirer. En laissant ces simulations guider vos personnages, vous pouvez éviter les pièges des personnages inventés de toutes pièces. Il est essentiel que les personnages soient en quelque sorte incontrôlables, comme le sont les vrais gens – car que peut-on apprendre en lisant sur des gens imaginaires ?