Une sorte de divertissement

À propos de Cadavre Expo, première publication en français d'Hassan Blasim. 


« Souvent on entends dire que la vie ‘suit son cours’, ‘va son train’, ’s’écoule’, parfois qu’elle ‘nous oblige à ramper à terre’. Nos vies à nous éclataient comme des feux d’artifice et allaient s’éteindre dans les Cieux, auprès de l’Écrivain des destins, du Bombardier suprême. »

Admiré par Vollmann, élevé par la critique anglo-saxone aux rangs de Poe, Kafka, Bolaño, Borges, Welsh ou Burroughs, l’auteur irakien Hassan Blasim frappe dès les premières lignes par la noirceur et la violence de sa prose. L’univers de ses nouvelles évoque un western sans pitié, ensablé et décrépit, dont le shérif aurait déserté face à la brutalité de milices fondamentalistes terrifiant des habitants n’ayant pour refuges que l’imaginaire, la magie, les histoires.

Si les nouvelles de Cadavre Expo regorgent de ceintures explosives, de voitures piégées, de décapitations et autres égorgements, ces éléments sont rarement centraux: la plupart du temps ils font, pour ainsi dire, « juste partie du décor ». La terreur née en partie de ce constat – des événements autour desquels d’autres auraient bâti des romans entiers ne sont ici que des détails du quotidien.

Les sujets de ces nouvelles ? Des djinns cachés au fond de trous temporels. Des esprits habitant les corps de leurs anciens camarades. Des cadavres exposés comme des œuvres d’art. Des fantômes de soldats rédigeant des romans d’outre-tombe. Un cul-de-jatte entraîneur de foot. Des grands frères enseignant l’assassinat à leurs cadets. Oui, la mort est omniprésente, qu’elle soit l’œuvre de ces cow-boys d’américains ou de fondamentalistes religieux. Mais dans ce monde où « Dieu n’est plus qu’un sabre tranchant les têtes et punissant les mécréants », poésie et humour résistent, s’adaptent, mutent jusqu’à prendre des formes inédites.

Dans Mille et un couteaux, l’un des membres d’une bande de X-Men irakiens s’enlise dans un labyrinthe de littérature. « Chaque livre tournait un autre livre en dérision. Derrière chaque poème, il y avait un autre poème, un escalier qui montait et un autre qui descendait. Très souvent il m’est apparu que la connaissance était comme le jeu des couteaux, une chose absurde et insolite, une sorte de divertissement. » Dans Le chant des boucs, une radio locale organise un concours d’histoires sans thème imposé, mais où tous les participants ne veulent parler que de la guerre ; le narrateur se vante d’en détenir une capable de « pulvériser tous ses adversaires ». Dans Le dossier et la réalité, chaque réfugié a deux histoires, une pour l’administration et une autre, la vraie, qui « elle, reste au fond des cœurs, on la rumine dans le plus grand secret. »

La majorité des nouvelles se déroule en Irak. Les deux ou trois dernières, en Europe. Celles-ci nous mettent dans la peau de réfugiés aliénés, tentant de s’adapter à leur nouvelle existence, cauchemardant ou riant de leur improbable renaissance. Face aux psychologues et travailleurs sociaux, ils se remémorent la guerre en termes absurdes, à l'instar du narrateur du Messie irakien, récit tragico-grand-guignolesque qui rappelle les aventures de Tyrone Slothrop, anti-héros cartoonesque dont les érections prédisaient les lieux des bombardements dans L’Arc-en-ciel de la gravité :

« Nos péripéties aux côtés de Daniel, pendant cette guerre, semblaient tout droit sorties d’un dessin animé. Tout à coup la réalité devenait flottante, élastique, perdait toute cohérence, laissait place au délire. Comment expliquer, par exemple, qu’une simple démangeaison au niveau de ses testicules ait permis au Messie de prédire le crash d’un hélicoptère américain sur le bâtiment de l’État-major ; que trois petits éternuements l’aient alerté sur l’imminence d’un déluge de missiles tirés depuis la mer ? Nous étions des moutons dans une farce burlesque sur la guerre. »

Si de telles comparaisons aideront peut-être à convaincre le lecteur de tenter l’aventure, elles ne doivent pas masquer le fait que Cadavre expo est un livre unique. Un recueil que l’on ouvre avec l’excitation de la nouveauté, et que l’on referme en sachant avoir lu un classique moderne. On se prends alors à espérer que Mr Blasim nous livre prochainement un roman, tout en sachant que ce n’est pas une obligation : Cadavre Expo se suffit amplement à lui-même.

Paru chez Seuil en janvier 2017.

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